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dilluns, 19 d’octubre del 2026

Champollion-Figeag, Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France.

Nouvelles recherches
sur les patois
ou
 
De l'imprimerie de Feugueray.
 
 
Champollion-Figeag, Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France.

 

Nouvelles recherches
sur les patois
ou
idiomes vulgaires de la France,
et en particulier
sur ceux du département de l'Isère;
Suivies d'un Essai sur la Littérature dauphinoise, et d'un Appendix contenant des Pièces en vers ou en prose peu connues, des Extraits de manuscrits inédits et un Vocabulaire;
 
Par J. J. Champollion-Figeag,
professeur de Littérature grecque à la Faculté des Lettres de l'Académie de Grenoble, Secrétaire de la même Faculté et de la Société des Sciences et des Arts, Officier de l'Université Impériale, Conservateur-Adjoint de la Bibliothèque publique de Grenoble, etc.
 
A Paris,
Chez Goujon, Libraire, rue du Bac, n° 33.
 
Novembre 1809.
 
 
A monsieur
de Langeac,
conseiller ordinaire
et officier de l'université
impériale.
 
Monsieur,
 
En me permettant de faire paraître cet Essai sous vos auspices; vous m' autorisez à croire qu'il ne sera pas indigne de l'attention des savans et de celle du public: à la faveur de votre nom, puisse-t-il obtenir leur suffrage.
Les bergers des Alpes se présentent pour la première fois sur la scène littéraire; moins heureux que ceux de l'antique Latium, ils n'ont point pour interprètes Virgile dans leur langue et Vous dans la nôtre.
Simples comme la nature, ils sont quelquefois sauvages comme elle; je ne déguise pas leurs défauts dans mon travail.
Veuillez, Monsieur, le recevoir comme un témoignage public de ma vive reconnaissance, de mon respectueux dévouement, et agréer cette expression des sentimens que mon cœur vous a voués à tant de titres.
 
J. J. Champollion-Figeag.
 
 
Préface.
 
Chaque département de l'Empire se sert d'un idiome vulgaire qui lui est particulier; presque tous peuvent offrir des pièces soit en vers, soit en prose; où cet idiome est employé, et quelques-uns possèdent des ouvrages imprimés destinés à faire connaître les élémens de ces langues populaires. Ces idiomes divers, considérés isolément, se rattachent les uns aux autres et se lient par des rapports résultans du voisinage des provinces où chacun d'eux est en usage; mais, considérés à deux points extrêmes de la France, ou seulement d'une partie de cet Empire, la différence est immense, les rapports généraux n'existent plus, et chacun de ces patois se présente avec ce qui lui est propre, avec ses élémens
constitutifs. Ces faits bien reconnus ont dû amener de bons esprits à faire des recherches sur ces langues beaucoup moins étrangères qu'on ne le croit généralement à l'origine et au perfectionnement successif de la langue française; de-là les divers Mémoires académiques et les Traités généraux ou particuliers dont les patois ont été le sujet.
Ceux du département de l'Isère étaient pour ainsi dire ignorés; à peine connaissait-on, dans ce département même, quelques-unes des pièces imprimées que les deux derniers siècles avaient produites. J'avais réuni quelques matériaux sur cet objet, lorsque S. Ex. le Ministre de l'Intérieur, par sa lettre du 13 novembre 1807, demanda à M. le Préfet du département de l'Isère des renseignemens sur les patois usités dans cette partie de l'Empire, et des échantillons en vers ou en prose où ces patois fussent employés. S. Ex. demandait en même temps une traduction littérale en langage populaire de la Parabole de l'Enfant prodigue, ce morceau de la Bible, qui ne contient que des idées familières, étant très-propre à servir d'exemple.
Le Ministre ajoutait que s'il existait dans le département de l'Isère des diversités de dialecte assez notables pour devenir sensibles dans la traduction de cette parabole, il désirait qu'on les lui fît connaître, et qu'on indiquât approximativement les limites du territoire où chacun de ces dialectes serait en usage.
M. le Préfet du département de l'Isère me fit l'honneur de me demander un mémoire qui contînt les renseignemens que le Ministre de l'Intérieur désirait obtenir. Jaloux de justifier cette preuve de confiance, je me trouvai heureux de pouvoir satisfaire sous ce rapport un Magistrat aussi chéri que respecté, et de contribuer à remplir les vues d'un Ministre protecteur zélé des lettres et des arts.
Tel fut le motif du travail que je soumets aujourd'hui au jugement du public et à l'indulgence des savans.
Les recherches qu'il a exigées m'ont convaincu que la plupart des auteurs qui ont écrit sur cette matière se sont copiés l'un l'autre; que peu d'entr'eux ont pris la peine de recourir aux documens originaux; que presqu'aucun d'eux ne remplissait la condition sans laquelle il est impossible de bien apprécier ces mêmes documens, c'est-à-dire qu'aucun d'eux ne connaissait à fond au moins un de nos idiomes vulgaires, et ne réunissait sur presque tous des données générales acquises par des voyages faits dans les diverses parties de la France où ces mêmes idiomes sont le mieux caractérisés.
Le défaut de ces moyens a donné lieu à plusieurs erreurs ou fausses interprétations que l'on pourrait reprendre dans la plupart des ouvrages publiés, et pour n'en citer ici qu'un seul exemple, je le prendrai dans un des plus précieux fragmens de notre ancienne littérature.
En 842, les seigneurs français s'étant rendus garant de l'alliance que leur roi Charles venait de contracter avec son frère Louis de Germanie contre Lothaire, promirent par serment que si Louis respectait les conditions de cette alliance, et que leur roi Charles les enfreignît, aucun d'eux ne le servirait contre Louis; le texte porte que si Karlos non lo stanit, si io returnar non lint pois, ne io ne neuls cui eo returnar int pois, etc.,
ce qui signifie mot à mot: Si Charles ne le tient (le serment), si je ne puis l'y ramener, ni moi, ni aucun que j'y pourrai ramener, ne le servirons contre Louis; et d'après la première version connue et servilement copiée, tout le monde a traduit ainsi: Si Charles ne le tient, si je ne puis l'en détourner, ni moi, ni aucun de ceux que je pourrai en détourner, ne le servirons contre Louis, c'est-à-dire d'une manière entièrement opposée au texte, et en faisant un contre-sens complet, parce qu'on n'a pas connu la force du mot l'int, illum in, parce qu'on n'était pas familiarisé avec ces crases si communes dans les langues vulgaires, parce qu'enfin on expliquait une langue qu'on n'avait pas cultivée.
En faisant ces remarques, je n'ai pas l'intention de jeter de la défaveur sur les travaux de ceux qui m'ont précédé dans cette carrière, ni la prétention d'avoir été plus heureux qu'eux; en m'empressant de déclarer que j'ai profité des recherches que des écrivains laborieux ont faites avant moi sur les idiomes vulgaires de la France, je crois prouver que je n'ai eu d'autres motifs pour entreprendre ce travail, que celui que j'ai fait connaître plus haut, et qui m'a permis de présenter, à la fin de 1808, à M. le Préfet du département de l'Isère, un Mémoire qui pourrait être regardé comme un des premiers chapitres de la statistique de ce département, mémoire auquel S. Ex. le Ministre de l'Intérieur a bien voulu donner quelqu'attention.
L'ayant revu depuis cette époque, j'y ai fait divers changemens, et ayant obtenu du Ministre la permission d'en disposer, je le livre à l'impression, bien persuadé que son sujet est digne des méditations des personnes instruites.
La première partie est consacrée à des vues générales sur les idiomes vulgaires; la seconde à l'état actuel de ceux du département de l'Isère; et la troisième à la littérature dauphinoise.
L'Appendix contient diverses pièces peu connues, et des extraits de manuscrits inédits écrits en patois; je l'ai terminé par un vocabulaire et une notice bibliographique.
On peut sur cette matière faire beaucoup mieux que moi; mais je serai très-satisfait, si le public et les savans qu'elle intéresse peuvent l'être de mon zèle.
 
 
Nouvelles recherches sur les patois de la France.
 
Première partie.
 
“C'est de la langue vulgaire des provinces que se sont formées les langues française, espagnole et italienne (1: Bonamy, Acad. des Belles-Lettres, XXIV, 597)”.
Il semble que cette vérité, que l'on prendra peut-être pour un paradoxe, va être enfin reconnue par rapport à la langue française. Le gouvernement, intéressé à connaître l'histoire des origines et du perfectionnement de cette langue, veut faire constater les unes et faire discuter les autres (2: J'ai indiqué dans la préface les lettres ministérielles qui ont donné lieu à la rédaction de ce mémoire.)
Dans cette détermination ou reconnaît ce même esprit qui donne l'impulsion à tout ce qui se rattache à l'utilité publique, et, sous plusieurs rapports, les patois ou les langues vulgaires des provinces y sont étroitement lies. Documens précieux pour l'histoire, ils ont été pendant long-temps le moyen qu'employaient les peuples des parties méridionales de l'Europe pour un mutuel échange d'idées, pour le lien commun de leurs rapports politiques et commerciaux.
Ces considérations suffiraient pour donner une grande importance à ces langues vraiment anciennes, quand même leur usage ne rappellerait pas l'existence d'un peuple célèbre qui, tour-à-tour vainqueur et vaincu, ne fut enchaîné avec la liberté des Gaules qu'après avoir fait trembler Rome pour la sienne; et si de grands souvenirs, si des actions d'éclat, si une valeur éprouvée, si un courage qui se retrempait continuellement dans un ardent amour de la liberté et l'attachement le plus inviolable aux rites d'une antique religion; si une renommée qui défiera les siècles, parce qu'elle est liée au souvenir des triomphes d'un peuple auquel le monde fut soumis; si tous ces faits n'engageaient déjà les Français à étudier la partie la plus importante de l'histoire de la Gaule, sa langue, l'esprit national ne leur en ferait-il pas un devoir? Le dixneuvième siècle rendra aux Gaulois leurs sciences, leurs arts et leur industrie, et ce ne sera plus uniquement à travers le prisme des préventions romaines que nous étudierons les origines françaises. Intéressés par leur propre gloire à obscurcir celle des autres, les Romains ne nous ont transmis sur les Gaulois que des idées fausses en général, ou tout au moins suspectes; il semble que ce n'est qu'à regret, ou sans y penser, qu'ils ont laissé
échapper l'aveu des pratiques agricoles (3), des moyens industriels (4), des usages d'économie publique et privée (5), je dirai même des raffinemens du luxe (6) qu'ils empruntèrent des Gaulois.
 
(3) Selon Caton l'ancien et Pline, les Romains durent aux Gaulois l'usage d'employer la marne et la chaux à féconder les terres, et la connaissance de la herse ferrée, de la faux, des tamis, sacs et bluteaux en crin, des vases d'airain, etc.
 
(4) Ce sont les Gaulois qui, selon Pline, inventèrent toutes sortes de roues et de voitures utiles ou de luxe qu'on employait en Italie, l'étamage des vases de ménage, le villebrequin et les tarières, etc.
 
(5) Le même Pline et Philostrate rapportent que c'est des Gaulois que les Romains apprirent l'usage des métaux dans les monnaies, celui de fixer le poids que devait porter une voiture en raison de la forme de ses roues. Pline avoue aussi que les Gaulois connurent l'art de faire le verre avant les Romains.
 
(6) Les empereurs romains adoptèrent, pour leurs vêtemens, malgré la critique et les railleries du peuple, les riches étoffes dont étaient habillés les chevaliers gaulois, et qui se fabriquaient dans la Gaule. C'est aussi dans la Gaule que les Romains apprirent l'art de dorer et d'argenter les brides et les harnais des chevaux. Au rapport de Pline, les Gaulois imitaient dans leurs manufactures la pourpre tyrienne, le violet et l'écarlate. Nous ne parlerons pas des vins, des fruits et autres productions des Gaules qui firent les délices et l'ornement des repas des Romains, ni du bled blanc qu'ils se procuraient à grands frais, etc.
On peut consulter à ce sujet la Notice sur l'Agriculture des Celtes, par M. de Cambry. Paris, 1806, in-8°.
 
Soumettant à leurs armes les villes et les campagnes, ils voulurent aussi soumettre à leur police l'esprit de leurs habitans, leur donner Jupiter pour Dieu et Rome pour patrie. Industrieux en moyens, les Romains n'en négligèrent aucun pour réussir contre les Gaulois, et la langue des Gaules soumises fut particulièrement atteinte de proscription.
Mais ce qu'une longue suite de siècles peut à peine altérer, les armes victorieuses des Romains auraient-elles pu le détruire?
Indépendante comme l'opinion, une langue reste presque toujours elle-même, et conserve pour ainsi dire constamment le type de son origine; ainsi le souvenir de la langue celtique existera pendant long-temps encore; il est attaché à l'existence de la langue française; et si, à son riche patrimoine, celle-ci a vu successivement ajouter les dépouilles de ses voisines, elle n'a pas pour cela renoncé à la partie de son domaine que lui a acquise une possession d'un plus grand nombre de siècles. Toutes les fois que l'esprit de recherches se dirigera sur la langue de la grande nation, le celtique sera le point de départ et attirera les premiers soins. Il en faudra beaucoup pour démêler ce que le séjour des Romains fit ajouter de mots et de tournures de la langue latine à la langue antique des Gaules. Cette epoque est la plus intéressante et pour la langue celtique et pour la langue française. Le mélange de la première avec le latin, et la corruption de l'une et de l'autre donnèrent naissance au roman, avant que l'arrivée des Francs dans les Gaules eût mis en concurrence avec lui le dialecte tudesque ou le frank teuch; et celui-ci, relégué bientôt après clans les contrées du Nord, laissa enfin les Gaulois en possession de la langue romane, qui, polie et cultivée, est devenue la langue de la France, la langue politique de l'Europe.
Ce dernier paragraphe indique la classification des diverses parties de ce mémoire.
Personne sans doute ne contestera la nécessité de connaître les diverses langues vulgaires des provinces de la France et d'en constater l'état actuel. Le moment est peut-être arrivé qui complétera leur altération et marquera leur décadence. L'impulsion que la révolution a donnée à tous les esprits, les déplacemens qui se sont opérés sur tous les points de la France, les mélanges des habitans de différentes provinces résultant des circonstances, la nécessité pour tous de connaître et de parler la langue française, la multiplicité des relations qu'entretient le besoin ou l'ambition, tout semble concourir pour enlever à ces idiomes leurs caractères originels, leur esprit et leur physionomie. Si un jour cette métamorphose s'opère, il ne restera rien alors de ces antiques chartes des peuples, de ces monumens que réclament les premières pages de notre histoire. Tout semble donc se réunir pour applaudir aux mesures d'un gouvernement éclairé qui sollicite les renseignemens que nous allons tâcher de réunir dans cet essai.
Ce n'est pas des idiomes en usage dans les villes que nous nous proposons de nous occuper particulièrement dans ce mémoire. Les villes sont le foyer ordinaire des révolutions qu'éprouvent les langues; on y en voit toujours les agens et dans les hommes instruits qui les polissent, et dans la mode qui adopte des mots et en abandonne d'autres. Cet état des choses existe surtout lorsqu'un conquérant étranger soumettant les villes à ses lois, leur fait un devoir ou une nécessité de parler sa langue. Ainsi lorsque les Gaulois subirent le joug des Romains, les villes de la Gaule furent remplies de fonctionnaires publics et de soldats qui n'avaient d'autre langue que le latin. L'intérêt des Gaulois leur fit un besoin de se faire entendre des Romains; le peuple en trouvait le motif dans le desir d'éviter une vexation ou d'obtenir un service, et les grands dans leur ambition. Les Romains d'ailleurs ne négligèrent aucun soin pour faire adopter leur langue. Tous les actes publics étaient écrits en latin, et les académies qu'ils établirent dans divers lieux de la Gaule auraient suffi pour répandre la connaissance du latin, si le soin qu'avaient les grands et les riches d'envoyer leurs fils à Rome n y eût déjà contribué.
Mais ces mêmes causes qui firent répandre le latin dans les villes, n'eurent aucune influence sur les campagnes. L'état physique du Dauphiné fut d'ailleurs un obstacle de plus à la propagation de la langue latine parmi ses habitans. Vivant au milieu de hautes montagnes, privés le plus souvent de tout moyen de communication, soustraits aux influences étrangères à leurs habitudes, séparés de leurs plus proches voisins pendant la moitié de l'année par des neiges abondantes, exempts d'ambition, ignorant pour la plupart le bien-être des villes, n'ayant qu'une idée confuse de gouvernement et de patrie, de lois et de devoirs, et d'autre règle de conduite que des usages traditionnels et des préjugés auxquels ils sont d'autant plus attachés qu'ils sont eux-mêmes plus ignorans: dans cet état absolu d'isolement, comment changer quelque chose à l'état physique ou moral de ces individus? Le temps peut seul leur faire sentir son influence; et si des pasteurs zélés, voués depuis plus de quinze siècles à l'instruction des habitans de ces montagnes, sont à peine parvenus à leur faire connaître les principes fondamentaux de la religion chrétienne et les premiers devoirs de chrétien; si ces quinze siècles d'instructions familières n'ont pas détourné ces hommes laborieux des pratiques druidiques (7 : Parmi ces pratiques, nous ne citerons que la fête du 1er de Mai, où l'on élit un roi et une reine que l'on pare et élève sur un trône exposé au regard des passans. On se rappelle à ce sujet le Champ de Mai, qui fut ensuite transformé en Champ de Mars.);
 
si, annuellement encore, ils célèbrent la fête du soleil (8), et allument des feux aux solstices (9); quelle influence le court séjour des Romains dans les Gaules peut-il avoir exercée sur ces mêmes hommes, sur leurs idées et sur leur langue? Toutefois nous ne prétendons pas avancer que la langue des habitans des montagnes du département de l'Isère soit ce qu'elle était avant l'arrivée des Romains dans l'Allobrogie; mais en cherchant à prouver que, par cela même que les habitans de ces montagnes eurent moins de rapports avec les Romains, leur langue dut être d'autant moins altérée par le latin, nous voulons justifier la détermination qui nous fait négliger dans ces recherches les patois des villes, parce qu'ils se sont peu à peu francisés, et qu'aujourd'hui ils ne sont pour ainsi dire que la langue française elle-même variée dans ses inflexions.
 
(8) Cette fête se célèbre avec une certaine pompe dans la commune des Andrieux en Valgodemar, et le curé n'y est absolument pour rien.
Tout le village se rend sur le pont; dès que le soleil y paraît, on lui fait l'offrande d'une omelette, et la fête se termine par des danses et un festin. Il existe dans les archives de l'Académie de Grenoble un mémoire historique sur cette fête.
(9) Il est d'un usage général d'allumer des feux de joie, auprès desquels se réunissent tous les habitans, la veille de la Saint-Jean et la veille de Noël, pour ainsi dire le 22 juin et le 23 décembre de chaque année.
 
Il en est ainsi du patois de la ville de Grenoble, et l'on peut s'en assurer par la lettre relative à l'inondation survenue dans cette ville le 20 décembre 1740, lettre écrite à la même époque (10: Voyez l'appendix, n°. 1.), et dans laquelle, à deux ou trois mots près, tels que ceux de cruzieu, lampe, lloupa, boue, brayes, culotte, tout est français ou latin, et tout si conforme à l'esprit et aux tournures de la langue française, qu'en la traduisant mot pour mot et dans le même ordre, on aurait presque cette même lettre en vers français, sans que le sens ni la rime fussent défectueux, tant le patois de la ville de Grenoble était conforme au français vers le milieu du siècle dernier, et depuis il s'en est rapproché chaque jour davantage. On peut donc conclure avec raison de ce fait, qui est le même partout, que le patois des habitans des montagnes doit être le sujet principal des recherches du genre de celles ci.
Mais pour apprécier les causes et la nature des variations qu'a éprouvées la langue des habitans de nos montagnes, nous ne devons pas négliger de considérer les changemens qu'a pu y apporter, dans la majorité des villages, quoique tard, l'émigration annuelle de leurs habitans qu'une louable industrie amène dans le pays bas, c'est-à-dire dans les diverses parties de la France. Mais arrêtons-nous d'abord à l'influence qu'exercèrent sur cette langue les irruptions des Allobroges et des autres Gaulois en Italie (11: On connaît plusieurs irruptions des Gaulois en Italie, qui remontent jusques aux premiers siècles de Rome.).
Nous devrions peut-être faire remarquer ici que le mélange des Gaulois avec les Carthaginois conduits par Annibal, enrichit de beaucoup de mots puniques la langue gauloise. Sans doute il y eut parmi ces Gaulois de l'armée d'Annibal plusieurs soldats qui, comme Autavit dont parle Polybe, apprirent le punique, et aimèrent à parler entre eux, de retour dans leur patrie, la langue qu'ils avaient apprise dans les camps; mais le manque absolu de documens ne permet à ce sujet que des conjectures.
Nous revenons donc à l'influence qu'eurent sur la langue celtique les irruptions des Gaulois en Italie.
Ces irruptions eurent sans doute des effets directs sur cette langue par l'introduction des mots acquis en Italie, et transportés dans l'Allobrogie et dans toute la Gaule par les soldats qui les propagèrent au retour de ces expéditions. Cette circonstance sert incontestablement à marquer la première époque du mélange des mots latins avec le celtique; mais nous croyons pouvoir avancer qu'on a accordé au latin plus d'influence qu'il n'en eut réellement, puisqu'on n'a eu aucun égard aux mots celtiques que les Allobroges et les Gaulois ont laissés en Italie, ni à ceux que les Latins ont empruntés eux-mêmes des Gaulois, après les avoir dépouillés de leur état civil et politique. C'est cette erreur qui a fait dire à plusieurs auteurs que tous les patois venaient du latin; et, on n'a pas fait attention que le latin lui-même avait emprunté quelque chose du celte, et à cet égard l'opinion de Varron n'est pas équivoque. Ainsi on dit communément que le mot français battre vient du latin battuere, et conséquemment que le mot patois battré est dérivé du même mot latin. Mais pourquoi n'a-t-on pas remarqué que le mot latin battuere n'est employé dans ce sens que par Plaute et Naevius, et non par les auteurs latins qui sont postérieurs à la conquête des Gaules; d'où l'on pourrait presque conclure que le mot battre appartenait à l'ancienne langue des Gaulois, puisque les bons auteurs latins, tels que Tite-Live et Cicéron, Virgile et Horace semblent l'avoir banni de leurs ouvrages comme un mot barbare et exotique. Si cette observation se vérifiait, il en résulterait que nos idiomes vulgaires, la langue française, l'espagnole et l'italienne, qui ont la même origine, et où l'on trouve ce mot avec la même acception, ne le devraient pas au latin. Sans doute de semblables remarques deviennent difficilement des vérités; nous ne donnons même celle-ci que comme une conjecture; mais s'il était possible de connaître la série des mots primitifs d'une langue, ou plutôt la série de tous les mots d'une langue à une époque donnée, et que cette série fondamentale fût, après un certain nombre d'années, comparée avec la série des mots qui appartiendraient alors à cette langue, on connaîtrait exactement ceux qui s'y seraient introduits depuis l'époque de la première série; et l'histoire des rapports civils, politiques, militaires et commerciaux qu'aurait eus avec des voisins ou des étrangers éloignés le peuple dont la langue servirait à cette observation, indiquerait incontestablement la cause de l'introduction de ces mots et leur étymologie. Ainsi le séjour des Maures en Espagne a enrichi la langue espagnole d'une infinité de mots et de tournures arabes; ainsi l'expédition d'Egypte a laissé le souvenir ineffaçable du séjour qu'y ont fait les Français, dans les mots français d'arts ou d'agriculture qu'ont incontestablement adoptés les habitans de l'Egypte. Cette vérité sert à prouver l'influence des expéditions militaires sur la langue des peuples vaincus et sur celle des vainqueurs.
Nous avons donc dû ne pas passer sous silence celle des Allobroges et des autres Gaulois conquérans de l'Italie sur la langue latine, et réciproquement celle des mots transportés de l'Italie par les Allobroges et les Voconces dans leur propre patrie, deux causes qui y ont également contribué au mélange du latin avec le celtique.
Nous devons considérer comme une troisième de ces causes l'émigration périodique des habitans des montagnes du département de l'Isère, qui vont exercer dans diverses parties de la France, et notamment dans le midi, une industrie mercantille bien utile à leur famille. Pour que cette considération ressortît dans toute sa force, il serait peut-être nécessaire de prouver que ces émigrations ont eu lieu dans tous les temps. Si elles n'étaient que le résultat d'une coutume ou d'une convention, on pourrait élever des doutes sur leur ancienneté. Mais nous pensons que cette ancienneté est prouvée par le fait lui-même qui n'a d'autre règle que le besoin, d'autre moteur que l'intérêt, et l'intérêt et le besoin sont de tous les temps et de tous les lieux. Il n'y a donc point de doute que l'émigration annuelle des habitans des montagnes du département de l'Isère n'ait eu une influence marquée sur la langue de ces montagnards.
Cependant on doit remarquer que la majorité des habitans gardant les pénates, et cette majorité se composant des vieillards, des femmes et des enfans, c'est-à-dire, de la portion de l'espèce humaine qui parle le plus, la langue mère se conservait plus intacte, et ce n'était qu'à la longue qu'un mot étranger pouvait s'y introduire. On sait d'ailleurs que, parmi ces esprits bornés, toute nouveauté qui n'éblouit pas est accueillie par un rire dédaigneux et satirique.
Il est une autre cause qui influa puissamment sur l'altération de la langue primitive des Gaules, et cette cause fut la fondation de Marseille par une colonie de Phocéens ou d'Hellènes (12 : L'an 599 avant J. C., selon Cary, Dissert. sur la fondation de Marseille, page 66.).
Nous ne discuterons pas ici la vérité de ce point historique, qui d'ailleurs est d'accord avec la tradition. On a contesté l'arrivée de cette colonie de Phocéens et la fondation de Marseille qu'on lui attribue. Avec du pyrrhonisme et du goût pour de nouveaux systèmes, on peut faire de l'histoire un dédale inextricable, et assimiler les historiens les plus accrédités aux ouvriers de Babel. Mais n'oublions pas que l'histoire mal traitée donne plus de préjugés que l'ignorance (13 : Cambry, Agriculture des Celtes).
Quoi qu'il en soit on ne nie pas que Marseille ait été habitée par des Grecs, ou du moins par des personnes qui n'avaient d'autre langue pour leurs relations et pour leurs monumens que la langue grecque (14).
(14) N'oublions pas cependant que les Marseillais usèrent avec une égale facilité du grec, du latin et du celtique dans leurs relations commerciales. (S. Hyeronimus, pref. ad Comment. in Epist. ad Galathas.)
 
Ce point bien reconnu nous suffit pour établir l'influence du grec sur le celtique, influence résultant du besoin qu'avait toute la Gaule d'entretenir des relations avec la ville de Marseille devenue l'entrepôt de tout le commerce gaulois, surtout avant que les Romains, en partageant le produit de l'industrie des Gaulois par des associations aussi injustes que sordides (15 : M. Tullius Cicero, Oratio pro Fonteio.), eussent ruiné ce même commerce gaulois après l'avoir découragé.
Ce que nous venons de dire prouve que nous n'admettons pas dans toute sa plénitude le rapport de Strabon, qui avance que les Gaulois ne fréquentèrent les Marseillais qu'après la conquête des Gaules par les Romains (16 : Strabo, Rerum geographic. lib. II.).
Sans nous engager dans une discussion qui nous éloignerait du sujet de cet essai, il suffira de dire qu'avant les premières conquêtes des Romains dans la Gaule, conquêtes qui précédèrent celles de Jules-Cesar de plus de soixante ans, les Romains avaient fait alliance avec les Marseillais, qui en avaient eux-mêmes contracté une avec divers peuples de la Gaule, et notamment avec les Aeduens (17 : L. Florus, de Gestis rom. III, 2.).
Les peuples de la Gaule étaient donc en rapport avec les Marseillais avant l'arrivée des Romains; la langue des Marseillais, la langue grecque, contribua donc à l'altération du celtique.
En admettant que les diverses circonstances que nous avons indiquées ont eu une influence plus ou moins directe sur la langue des Gaules, on aperçoit combien il est difficile de reconnaître, d'indiquer et de classer les différences qui en résultent, surtout en les considérant par rapport aux temps et par rapport aux lieux. En effet, comment constater des altérations chronologiques lorsqu'on n'a pour point d'appui que des conjectures, ou des monumens dont la date n'est pas certaine? Comment constater des altérations locales, lorsqu'après avoir reconnu qu'une seule et même langue fut à une époque donnée la langue de toute la Gaule (abstraction faite des différens dialectes particuliers aux provinces), on voit presque aussitôt des circonstances de diverse nature se presser sur tous les points extrêmes de cette contrée, l'opprimer de toutes parts, altérer son gouvernement, détruire ses limites, et miner les bases de son existence politique et morale? Comment enfin constater les altérations littérales lorsqu'il s'agit de qualifier un mot mêlé parmi cent autres, de reconnaître une désinence particulière à quelques mots, et quelquefois commune à un grand nombre? Ce sont-là des obstacles qu'on ne saurait se dissimuler, et, sans avoir la prétention de les vaincre, aux observations précédentes, nous en ajouterons une nouvelle non moins importante dans le sujet qui nous occupe.
Pour caractériser une langue dans tout ce qui lui est propre, c'est dans l'intérieur du pays où elle est parlée qu'il faut l'étudier. C'est là seulement qu'on la trouvera étrangère aux tours, aux inflexions et aux accens de la langue des voisins.
Les langues de deux peuples frontières se mêlent par le contact de ces deux peuples, comme leurs idées, leur caractère et leurs coutumes prennent une teinte commune; ainsi dans l'étude des idiomes parlés dans les pays frontières de la France, on doit avoir égard à l'influence de tous les jours et de tous les instans qu'exerce sur cet idiome la langue des peuples limitrophes. Cette influence a été remarquée dans tous les temps, et Strabon (18 : Ibid. lib. IV, 176.) avait observé que la langue des Aquitains voisins des Pyrénées, avait beaucoup de rapports avec la langue des habitans des Espagnes. Ainsi de nos jours le patois des provinces voisines de l'Espagne, renferme beaucoup de mots arabes empruntés des Espagnols; ainsi le piémontais est un mélange de vieux français et d'italien (19); ainsi donc le grec de Marseille est répandu dans les idiomes des contrées voisines de la Méditerranée, et il n'est pas étranger à la langue des Allobroges.
 
(19) C'est peut-être trop considérer cet idiome par rapport à son état actuel. Mais il ne faut pas oublier que dans des temps peu reculés le Piémont n'eut d'autre langue que celle de la France méridionale, de l'Italie et de l'Espagne, c'est-à-dire le roman. Ce fait n'est contesté par personne, et on en trouve une preuve irrécusable dans les livres qui nous restent de la secte des Vaudois qui habitaient les vallées du Piémont. Ces livres consistent en quelques manuscrits très-rares en France et par-tout ailleurs, si ce n'est en Angleterre où doivent exister (à Cambridge) plusieurs manuscrits envoyés en 1658 à Olivier Cromwel (Oliver Cromwell), qui les avait demandés aux pasteurs vaudois.
Tous ces livres sont en langue vulgaire et datent du dixième siècle, même de plus loin, selon quelques auteurs. La bibliothèque de Grenoble possède un manuscrit en langue vaudoise.
C'est un Nouveau-Testament sur vélin, de format in-12 quarré, écrit en lettres rondes et à deux colonnes, sous le n° 8595. Il paraît être du 13e siècle; il se trouve indiqué dans le catalogue du fonds de M. de Caulet, comme étant un Nouveau-Testament traduit en espagnol. Il suffit d'y jeter un coup-d'œil et de le comparer aux passages cités par Jean Léger dans son Histoire des Eglises vaudoises, pour s'assurer que ce Nouveau-Testament appartient à la secte et à la langue vulgaire des Vaudois. Ce que j'ai dit de la rareté des manuscrits de ce genre m'engage à publier la parabole de l'Enfant prodigue extraite de celui de la bibliothèque de Grenoble. (Voyez l'Appendix, n°. 2.)
On peut comparer ce morceau avec les fragmens provençaux de divers siècles publiés par M. Millin dans son Essai sur la langue et la littérature provençales.
 
Nous venons d'indiquer les diverses circonstances qui y apportèrent quelque changement; quelque active qu'ait été leur influence, elle ne détruit pas la vérité de l'observation que nous avons précédemment faite, qu'une suite de siècles et des circonstances impérieuses peuvent seules dénaturer les langues. En parcourant les diverses époques de celle de la Gaule, et plus particulièrement de la langue vulgaire du département de l'Isère, en constatant son état actuel, on reconnaîtra la vérité de cette assertion, qu'une langue reste pendant long-temps elle-même, et conserve pour ainsi dire constamment le caractère de son origine. Si cette vérité est applicable à la langue française, que les hommes célèbres dans chaque partie des sciences et des lettres ont si souvent soumise à leur goût et si souvent à leurs caprices, avec plus de raison encore cette vérité est-elle sensible lorsqu'il s'agit de ces idiomes soustraits par leur nature aux recherches des gens instruits et aux caprices de la mode. En indiquant l'état de la langue vulgaire du département de l'Isère dans les diverses époques de son histoire, nous fournirons une nouvelle preuve de cette assertion.
On admettra sans doute, comme nous venons de le dire, que les langues ne se dénaturent qu'à la longue; les idiomes de la Gaule le prouvent, et ceux des contrées éloignées rendent le même témoignage. Ainsi St. Augustin, pour remplir les devoirs de son ministère en qualité d'évêque du diocèse d'Hippone en Numidie, fut obligé d'avoir des interprètes qui parlassent punique pour se faire entendre des habitans de la campagne (20), et cependant depuis plus de six cents ans (21) les Romains avaient porté la langue latine dans la Numidie (22);
(20) Bonamy, Académie des Belles-Lettres, XXIV, 589.
(21) L'an 201 avant J. C.
(22) Ainsi, après la conquête de la Perse par le calife Othman, les actes publics du gouvernement furent écrits en arabe; mais le peuple conserva toujours sous la domination des Arabes sa langue maternelle, c'est-à-dire le persan. Ainsi en Egypte, les naturels égyptiens ont conservé pour ainsi dire jusqu'à nos jours leur propre langue, le copte, quoique leur pays ait passé successivement sous la puissance des Pasteurs, des Ethyopiens, des Perses, des Grecs, des Romains, des Arabes et des Turcs. Ainsi enfin les Chinois ont conservé leur langue, quoique depuis plusieurs siècles la langue de la cour et celle des actes publics soit le tartare-mantcheoux.
 
mais en Afrique comme dans les Gaules, le latin fut la langue du
gouvernement, des hommes instruits et des fonctionnaires; mais jamais elle ne fut celle du peuple: dans la Gaule, il parla toujours le celtique, qui s'altéra graduellement, qui prit peu à peu une physionomie latine, physionomie qui l'a fait appeler mal-à-propos latin vulgaire, parce que la langue latine n'a été dans aucun temps la langue vulgaire des Gaules.
Ce que nous allons dire pour démontrer cette vérité trop long-temps contestée et qu'il faut enfin reconnaître, se rapporte également et à tous les idiomes de la Gaule en général, qui n'avaient dans le principe que quelques différences d'inflexions, et à l'idiome de l'Allobrogie en particulier, qui avait aussi son inflexion particulière.
Les Romains, maîtres de la Gaule, y parlèrent latin et se servirent de cette langue dans tous les actes émanés de leur gouvernement.
Nous avons déjà dit que les fonctionnaires publics et les hommes instruits parmi les Gaulois furent les seuls qui parlèrent dès-lors la langue des Romains. On a cru prouver le contraire, et établir que le latin fut la langue vulgaire des Gaulois, en rapportant que les prédicateurs de la morale évangélique, qui vinrent répandre le christianisme dans les Gaules, écrivirent en grec ou en latin. On a cité particulièrement Saint-Irénée; on a dit que Saint-Jérome écrivant à Hédibie et à Algazie, Saint-Hilaire de Poitiers à sa fille, Sulpice-Sévère à sa belle-mère, et Saint-Avit de Vienne à sa soeur, rédigèrent leurs lettres en latin; enfin que Sidoine Apollinaire cite les ouvrages d'Horace, de Varron, de Prudence et de Saint-Augustin, comme les ouvrages à la mode parmi les dames gauloises (23 : Discours préliminaire du Glossaire de la langue romane, par M. Roquefort (Paris, 1808, 2 vol. in-8°), ouvrage indispensable pour l'étude de l'ancienne littérature française, et dont j'ai rendu compte dans le Moniteur du 26 juin 1808.)
Mais nous demanderons d'abord si les prédicateurs évangéliques, si Saint-Jérome, Saint-Hilaire, Sulpice-Sévère et autres auteurs qui tenaient tous à l'Église, étaient obligés de connaître la langue des Gaulois, eux qui étaient presque tous étrangers aux Gaules? et ensuite, en accordant même qu'ils connussent cette langue, nous demanderons encore s'ils auraient osé s'en servir dans leurs écrits, puisque l'Église avait adopté exclusivement l'usage du grec et du latin, et que le latin était le seul idiome professé dans les académies de la Gaule, le seul dont se servissent les gens instruits, quoique le celtique fût généralement parlé par la masse des individus? Ajoutons que Saint-Irénée lui-même écrit à un de ses amis que depuis qu'il vit parmi les Gaulois, il a été obligé d'apprendre leur langue. N'oublions pas non plus que le sceptre de fer des Romains était toujours là pour prescrire la propagation du latin, qui était la langue de l'état. Ainsi un habitant des départemens méridionaux de la France qui écrira un ouvrage, même une simple lettre, l'écrira en français, quoique le provençal ou le languedocien soit sa langue maternelle et une langue cultivée. Ainsi dans les départemens réunis, un délai fatal fixé par le gouvernement a établi l'usage irrévocable de la langue française dans les actes publics, et on écrit tout en français, quoiqu'on y parle vulgairement allemand, piémontais ou italien. Dans l'étude des anciens on ne doit jamais perdre de vue ce qui se passe chez les modernes dans des circonstances semblables, parce que les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes besoins et les mêmes passions. Répétons donc que les assertions que nous venons de réfuter ne peuvent nullement servir à prouver que le latin ait été à une époque quelconque la langue vulgaire des Gaules. Le peuple des villes, le peuple des campagnes, et particulièrement celui des montagnes, conservèrent la langue de leurs pères, et c'est cette langue altérée et mêlée de mots latins que les Romains appelèrent dédaigneusement lingua rustica, langue rustique, langue des campagnards; mais cette langue rustique résista long-temps à toutes les entreprises des latinisans, et dans les deux premiers siècles de l'ère vulgaire, elle subsista toute entière, puisqu'au troisième; en 230, une ordonnance de Septime-Sévère porte que les fidéi-commis seront admis dans toutes les langues, non-seulement en latin et en grec, mais encore in gallicanâ, en langue gauloise, qui n'était sûrement pas la latine (24 : Digest. lib. XXXII, tit. I, pag. 11 - ou II : 2).
On doit fixer à cette époque le commencement d'un idiome autre que le celtique et le latin, idiome qui fut en usage dans la Gaule, et qu'on doit considérer comme la vraie source de la langue romane, qui a survecu au celtique et au latin.
Dès le cinquième siècle nous trouvons cet idiome gaulois bien caractérisé, et Sulpice-Sévère nous fournit à ce sujet un passage classique auquel il semble qu'on n'a pas fait assez d'attention.
Dans son premier dialogue (25 : Sulp.-Sev. Opera omnia. Lugd. Batav. Hackius, 1647, p. 543), Gallus, l'un des interlocuteurs, est prié de faire connaître les hautes qualités de Saint-Martin de Tours; Gallus s'en excuse en donnant pour raison qu'il ne convient pas à un Gaulois comme lui d'entretenir des habitans de l'Aquitaine, et qu'il craint que leurs oreilles délicates ne s'accommodent pas de la rudesse d'un langage trop rustique. Sed dum cogito me hominem Gallum inter Aquitanos verba facturum, vereor ne offendat vestras nimium urbanas aures sermo rusticior.
Tu vero, répond Posthumianus, principal personnage des dialogues de Sulpice-Sévère, tu verò vel celticè, aut, si mavis, gallicè loquere, dummodo jam Martinum loqueris.
“Vous pouvez nous parler celte ou gaulois, pourvu que vous nous parliez de Martin”.
Ainsi la langue celtique n'était pas celle que les Romains appelaient gallica. Mais doit-on conclure du passage de Septime-Sévère que les Gaulois parlaient, outre le celtique et le latin, un autre idiome connu?
On répond affirmativement à cette question, en observant qu'il est constant que le latin, qui fut la langue de la plupart des habitans des villes, devint peu à peu un latin barbare, corrompu dans ses mots comme dans leur terminaison et dans leur arrangement, et c'est de ce latin que parlaient les Gaulois, et du celtique corrompu par le latin, et du latin lui-même, que naquit cet idiome, si informe dans ses principes, si variable dans ses règles, mais si doux ensuite sur le luth des Trouvères et des Troubadours, le roman.
Mais l'idiome roman ne fut réellement un idiome qu'après qu'une suite de conquêtes sur le celtique et sur le latin en eut fait une langue commode pour tous ceux qui la parlaient, puisqu'elle se rapprochait en même temps des deux langues principales de la Gaule devenue province romaine, c'est-à-dire du latin dont on avait oublié les règles, ou dont on négligeait les terminaisons, et du celtique déjà ébranlé dans ses fondemens.
Les progrès de la langue romane furent lents; au sixième siècle Beaudemon écrivait encore la vie de Saint-Amand en langue rustique, rustico sermone. En même temps (en 552) Grégoire de Tours se plaignait de ce que peu de personnes étaient capables d'entendre un rhéteur (latin), tandis que presque tous, dit-il, comprennent un homme qui parle la langue rustique: Philosophantem rhetorem intelligunt pauci, loquentem rusticum multi. Aux septième et huitième siècle, les conciles de Tours et de Rheims, qui représentaient l'église des Gaules et de la Germanie, ordonnaient que les homélies des saints, pour être entendues par le peuple, seraient traduites par les soins des évêques en langue rustique: Ut easdem homelias facilius cuncti possint intelligere, quisque transferre studeat in rusticam romanam linguam (26 : Concilia, tom. VII, 1249, 1256, cap. XV, pag. 1263, cap. XVII).
Ces deux passages prouvent-ils que le latin fut dans les sixième, septième et huitième siècle la langue vulgaire des Gaules?
Non sans doute, et cet état des choses dura long-temps encore puisque, vers l'an 800, il était d'un usage général dans toutes les églises de France d'expliquer en langue vulgaire l'histoire du saint dont on célébrait la fête, et que dès cette même époque on ne conserva plus au vrai latin la terminaison de ses mots et le tour originel de ses phrases.
Ainsi chaque siècle marqua dans la Gaule la décadence successive de la langue latine, à mesure que la langue celtique s'altéra de plus en plus, et que la gauloise fit plus de progrès.
Déjà dès le huitième siècle la langue tudesque apportée par les Francs et protégée par un prince puissant; avait jeté de nouveau la confusion parmi ces divers idiomes. L'empire s'était partagé d'opinion, et la langue gauloise, qui avait déjà le nom de romane, avait eu à lutter contre le franc-teuch, tandis que le celtique, relégué dans les montagnes, et le latin réfugié dans les monastères, mutilés l'un et l'autre et n'offrant plus qu'un corps décharné, avaient enrichi de leurs dépouilles leur heureux rival. Plusieurs moyens furent employés pour introduire le tudesque dans toutes les provinces de la Gaule. Cependant ces moyens furent sans effets; on en trouve la preuve dans une des circonstances de l'alliance conclue en 842 entre Charles-le-Chauve, roi de France, et son frère Louis de Germanie. Les deux princes voulurent consacrer leur union par un serment, et pour que ce serment, qui devait être prononcé par les deux rois en présence de leurs sujets, fût entendu de tous, Louis de Germanie prononça son serment en langue romane. Il est connu de tous ceux qui ont fait des recherches sur l'origine de la langue française (27), et il prouve incontestablement le peu de prosélytes qu'avait faits en France la langue tudesque, qui, bientôt reléguée à la cour, laissa le roman en possession de plaire aux Français; et ce qui ne contribua pas peu à le maintenir dans les provinces méridionales, et plus particulièrement dans les provinces voisines des Alpes, qui furent toujours étrangères au tudesque dont elles évitèrent l'influence par leur éloignement, c'est que le roman était indispensable aux habitans de ces provinces méridionales pour entretenir leurs rapports avec l'Espagne et l'Italie.
 
(27) Il est gravé, d'après un manuscrit de la Bibliothèque impériale, dans le premier volume du Glossaire de la langue romane que nous avons cité plus haut, voyez l'Appendix, n°. 10.
 
Ainsi le tudesque ne fut guère en vogue qu'à la cour jusqu'à la fin du dixième siècle; et enfin la langue romane, qui eut aussi ses divers dialectes, l'emporta et fut bientôt la seule parlée, comme si la langue française n'avait dû prendre son origine que dans la langue même des Français; tant il est vrai qu'une langue ne peut pas être celle de tous les peuples, ni celle de tous les climats. La romane se soutint, et dès le onzième siècle on s'adonna à traduire en cette langue les auteurs latins les plus accrédités. Alors on revint aussi sur le style de quelques écrits en ce genre du neuvième siècle qu'on trouvait déjà vieux, tant les progrès de la langue vers sa perfection étaient rapides.
L'abbé Lebeuf (Lebœuf) nous a conservé un extrait des actes de St. Etienne, martyr, traduits dans le neuvième siècle et revus dans le onzième (28 : (28) Acad. des Belles-Lettres, XVII, 716).
Dès le douzième toute la barbarie de la langue gauloise des siècles précédens avait passé dans la langue latine, et cette dernière n'était plus entendue (29 : Ibid. 719).
A son tour elle reconnut un maître, et dès-lors les Français secouèrent entièrement sous ce rapport le joug traditionnel des Romains.
C'est par cette observation que s'explique l'origine du latin barbare des actes et des écrits postérieurs à l'année 1100 de nôtre ère (30 : La basse latinité est le résultat de causes semblables, quoique dans des circonstances différentes).
Je dis l'an onze cents, parce que c'est dans les actes de cette époque et dans ceux des époques postérieures qu'on trouve dans le latin les mots, les tournures et l'arrangement du roman, tels que ceux-ci, guerra guerre, augmentare augmenter, quittare quitter, aula bassa basse-cour, gardia garde, et autres mots qui, comme ceux-ci, n'ont jamais appartenu à la bonne latinité.
Cette observation est sans réplique, du moins dans l'histoire des idiomes de ce département, parce que les exemples que nous venons de citer sont tous pris dans des actes qui y sont relatifs. Il en résulte que l'influence de la langue romane, telle que nous l'avons indiquée, y fut continuelle, et l'on peut dire si directe, qu'on remarque une grande différence entre le latin des actes de 1267, et celui des actes de 1277 (31 : Voyez les Pièces justificatives de l'Histoire du Dauphiné, par Valbonnais, tome 2e).
Cette circonstance sert en même temps à prouver l'universalité de cette langue (la romane), connue dans toutes les provinces sous le nom de lingua materna, langue maternelle, parce qu'elle était réellement le résultat de la langue primitive des Gaules mélangée avec le latin.
C'est sous cette dénomination que fut connue en Dauphiné la langue vulgaire de ses habitans. Toutefois le latin restait toujours en usage dans les actes publics: tels sont ceux du treizième siècle passés en Dauphiné. Mais nous devons répéter que ce latin des actes n'avait aucune influence sur la langue maternelle, lingua materna, et que le rédacteur de ces actes en les écrivant en latin, était obligé de les expliquer en langue vulgaire au testateur, par exemple, si l'acte était un testament.
Nous en avons une preuve dans le procès-verbal d'ouverture du testament clos, fait le 15 janvier 1277, par Guillaume de Beauvoir.
Ce procès-verbal contient des particularités très-précieuses sur les formalités usitées alors dans de semblables circonstances.
Guillaume de Beauvoir avait fait écrire son testament par Guillaume Quoquebert, notaire, dans la maison de Bonnevaux à Vienne.
Ce testament avait été clos, scellé de dix cachets, et signé sur l'enveloppe par huit témoins qui furent appelés devant Jacques Borgarelli, professeur de droit et juge de la terre de la Tour, pour répondre sur les diverses circonstances relatives à ce testament.
L'un d'eux, Humbert de la Tour, assure par serment que le testateur avait reconnu cet acte comme celui de ses dernières volontés, après que le notaire le lui eut lu mot à mot, et expliqué en langue vulgaire: Item dicit quod testamentum fuit lectum de verbo ad verbum coram ipso domino de Bellovidere, et materna lingua expositum (32 : Ibid. page 16, 2e colonne).
Ce passage sert évidemment à prouver ce qu'on ne saurait trop répéter, que le latin ne fut jamais la langue vulgaire des Gaules, ou tout au moins qu'il ne fut pas celle du peuple ni des seigneurs du Dauphiné. Ce n'est pas cependant que l'instruction y fût moins répandue que par-tout ailleurs; les troubadours de cette province rivalisent de réputation avec ceux des autres contrées méridionales; les seigneurs même se déclaraient hautement les protecteurs des lettres, et en 1278 Guillelmet, fils de Guillaume de Beauvoir, en prenant l'habit de cordelier à Die, se réserva dans son testament une somme de soixante livres viennoises pour acheter des livres (33 : Valbonnais, Histoire du Dauphiné, II, 18, note B).
Ainsi, dès le treizième siècle le goût des lettres était répandu dans le Dauphiné: la langue latine ne reprenait pas pour cela plus de faveur; et dans le quatorzième siècle, les moines étaient si peu familiarisés avec cette langue, qu'il fallut traduire pour eux en français les règles même de leur ordre. Ainsi le frère Thomas Benoît traduisit les règles de l'ordre de Saint-Augustin pour l'usage de son couvent, et en s'adressant à ses frères il leur dit:
“Pour l'amour de vous, très-chers frères,
En français ai traduit ce latin.
Jai mis ou langage vos mères
Les mandemens Saint-Augustin.
Et pour ce que la rieule Monsieur Saint-Augustin enseigne la droite voie du salut, laquelle, mes frères, vos avez enprinse ou pourmis à garder, laquelle chose serait à votre perdition, si bien ne la gardiez,
Garder ne la povez, si vous ne la savez,
Savoer ne la povez, si vous ne l'entendez.
Or sçai-je que plusieurs de vous n'entendent pas bien latin, auquel il fut chose nécessaire de la rieule entendre.
Si ai ladite rieule translatée en français au mieux que j'ai pu et sçu.”
 
Il résulte de cette citation que le latin était à cette époque très-peu connu dans la France. Il devait l'être encore moins dans le Dauphiné, puisque dès 1297, des actes publics y étaient écrits en français: tel est le traité d'alliance conclu la même année entre Humbert Dauphin, Léonette de Gex et Guillaume de Joinville, contre Amédée, comte de Savoie (34 : Ibid). Il en était de même dans les diverses provinces de la France, toujours empressées d'imiter la cour, puisqu'à la cour on écrivait en français, et que c'est en français que Philippe-le-Bel annonça en 1297, à Humbert Dauphin de Viennois, la trève conclue à Tournay avec les Anglais (35 : Ibid).
On ne doit donc pas s'étonner que le latin fût oublié au quatorzième siècle; dans le quinzième on refit les traductions du treizième, et dès- lors le français fut la seule langue parlée. A cette époque les monumens s'accumulent pour constater l'état de la langue. L'imprimerie en a reproduit beaucoup; et l'on peut indiquer comme un ouvrage utile celui qui contiendrait des remarques bien faites sur les révolutions de la langue française, prises sur chacun des mots et des tours qui lui sont propres, en remontant de l'époque où les chefs-d'œuvres de nos grands classiques français l'ont élevée à ce degré de perfection qui en a fait la langue de presque toutes les cours de l'Europe, jusqu'au serment de Louis le germanique, le plus ancien monument connu de la langue gauloise, romane ou française; car ces trois langues ont une origine commune; et comme toutes celles qui ont été parlées et écrites, elles ont été d'abord dénuées de pureté et d'élégance, et ont dû leur perfectionnement successif aux bons écrivains qui s'en sont servis et qui les ont soumises à leur génie; tant il est vrai que le génie des bons écrivains influe nécessairement sur celui de leur langue en la façonnant à leur goût, et en autorisant de leur exemple des exceptions qui, sur leur autorité, deviennent ensuite des règles. Tel fut sur la langue gauloise, romane ou française, l'effet des ouvrages mis au jour dans les différens siècles; tel fut encore le résultat de l'emploi de cette langue perfectionnée dans les actes du gouvernement français. La langue romane fut polie et elle est enfin devenue la langue française du dix-huitième siècle.
Mais ces deux circonstances principales n'ont pas eu le même effet sur la langue parlée
(36 : Dans plusieurs provinces ces circonstances n'ont eu aucun effet sur la langue écrite. Nous citerons à ce sujet l'ancienne province de Béarn, où, dans le dix-huitième siècle, il a fallu faire imprimer en langue vulgaire les ordonnances sur le règlement et la direction de la justice. (Voyez le Stil de la Justicy deu pays de Bearn, par Jérôme Dupoux. A Pau, 1723, in-4°),
 
et il a été moins sensible encore sur la langue d'une classe d'habitans
de la France, à mesure que cette classe a eu moins de rapports avec les grands, les fonctionnaires publics, les auteurs ou les livres; et tels sont en général les artisans qui n'ont besoin que de leur travail pour vivre, et les habitans de la campagne qui ne connaissent que ce qui les touche de près et qui s'imitent mutuellement. C'est surtout parmi le peuple des montagnes qu'un isolement constant entretient les anciennes habitudes de faits et d'idées, les préjugés comme les coutumes dues à des siècles de remarques et d'observations dont le principe est toujours le hasard.
C'est la langue de ces classes nombreuses qui a été presqu'entièrement étrangère au perfectionnement de l'ensemble, et qui forme la langue vulgaire des provinces; c'est à ces idiomes seulement que seront relatives les observations contenues dans la seconde partie de ce Mémoire; et pour le renfermer dans ses bornes naturelles, nous ne parlerons plus que des idiomes vulgaires du département de l'Isère.
Nous les considérerons dans leur ensemble par rapport aux élémens qui les constituent, c'est-à-dire, le celtique, le grec et le latin. Après ces observations générales, nous examinerons ces idiomes par rapport aux divers cantons du département, et nous terminerons par l'indication des principaux ouvrages manuscrits ou imprimés qui nous restent en ces divers patois.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Nouvelles recherches sur les patois ou idiomes vulgaires de la France

dilluns, 30 de desembre del 2019

Ecrire l‟occitan : essai de présentation et de synthèse

Article paru dans : CAUBET (Dominique), CHAKER (Salem) & SIBILLE (Jean) éds. 2002, Codification des langues de France. Actes du colloque "Les langues de France et leur codification, écrits ouverts, écrits divers" (Paris – Inalco, 29-31 mai 2000), L‟Harmattan, Paris, pages 17-37

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01296986/document

Ecrire l‟occitan : essai de présentation et de synthèse
Jean SIBILLE

  1. Mille ans d‟écriture occitane.


L‟Occitan s‟écrit depuis au moins 1000 ans et doit être considéré comme une des grandes langues de culture de l‟Europe. Les premiers textes littéraires apparaissent aux alentours de l‟an 1000 : la Passion de Clermont (vers 950), le Poème sur Boèce (vers l‟an 1000), les poésies religieuses de Saint-Martial de Limoges (début du XIème siècle), la Chanson de Sainte Foi (vers 1040).
A partir du XIIème siècle on assiste au développement de la poésie des troubadours qui rayonne dans toute l‟Europe et est à l‟origine de la poésie lyrique européenne ; plus de 2500 poèmes ont été conservés (et quelques 250 mélodies). Parmi les oeuvres majeures de la littérature occitane médiévale, il faut également citer la Chanson de la Croisade, récit en vers de la croisade contre les albigeois et le Roman de Flamenca, roman courtois sur le thème du désir et de la jalousie.
Aux XIVème et XVème siècles, la littérature occitane entre dans une phase de déclin relatif et ne joue plus un rôle déterminant au niveau européen. Pendant ce temps le français acquiert un certain prestige littéraire aussi bien dans le royaume que hors du royaume et la littérature d‟oïl va jouer un rôle moteur au niveau européen. Mais il s‟agit là de phénomènes relevant de l‟histoire littéraire ; cette situation ne constitue pas une menace pour la pratique de l‟occitan et ne conduit pas à une substitution du français à l‟occitan comme langue écrite.
On possède un certain nombre de chroniques en occitan, dont la rédaction s‟échelonne du XIIème au début du XVIème siècle : la chronique romane de Montpellier dite du Petit Thalamus (1088-1428), la Chronique du siège de Damiette (XIIIème siècle), la Chronique des comtes de Foix (XVème siècle), l‟Histoire journalière (1498-1539) du marseillais Honorat de Valbelle... [17/18]

Dans le domaine de l‟écrit non littéraire on assiste, dès le Xème siècle, à l‟apparition de mots, d‟expressions, de membres de phrases et parfois de phrases entières (serments) en occitan, dans des textes en latin (latin farci). A la fin du XIème siècle apparaissent les premiers textes rédigés entièrement en occitan, ce sont, dans un premier temps des listes ou des inventaires ne comportant pas de verbes conjugués, (une liste de cens conservée dans le cartulaire de l‟abbaye de Sauxillanges (63), rédigée entre 1060-1073 est le plus ancien document connu de ce type). Le premier texte connu rédigé entièrement en occitan, daté et comportant des phrases complètes avec des verbes conjugués, est l‟acte de donation des biens d‟un hobereau rouergat, Adémar Ot, à sa fille Guilhelma (10 avril 1102).
Au XIIème siècle, l‟usage de l‟occitan pour la rédaction de documents non littéraires est attesté par un certain nombre de chartes. Au XIIIème siècle il s‟étend à l‟ensemble des provinces

d‟oc. Aux XIVème et XVème siècles cet usage, concurremment au latin, est courant dans tous les domaines de l‟écrit : chartes, archives municipales, pratique notariale, procès verbaux des assemblées d‟Etats, contrat commerciaux, correspondance administrative, commerciale, privée, livres de raison ...etc. Enfin, il faut signaler qu‟à partir du XIIIème siècle, l‟occitan a été utilisé comme langue scientifique (traités de mathématique, de chirurgie, de botanique, de grammaire et de poétique...)
Les Premiers textes en français apparaissent dès la fin du XIVème siècle dans le Nord de l‟Auvergne, mais cent ans plus tard dans le sud de la même province. C‟est dans le courant du XVIème siècle que le français se substitue massivement et définitivement à l‟occitan, comme langue écrite, dans l‟ensemble des provinces d‟oc. Les textes les plus tardifs rédigés vers 1620, proviennent du Rouergue et de Provence orientale. Le registre paroissial de Rieupeyroux (Aveyron) est rédigé en occitan jusqu‟à l‟an 1644. Le Béarn constitue une exception, puisque le gascon y est utilisé jusqu‟en 1789, voire jusque vers 1815 par certains notaires.
C‟est également au XVIème siècle que les usages graphiques médiévaux tombent en désuétude. Entre 1550 et 1650, au moment même où le français se généralise pour l‟ensemble des usages écrits, on assiste, en Provence, en Languedoc et en Gascogne, à une renaissance poétique. Mais les écrivains de cette “Renaissance baroque” utilisent des graphies individuelles, plus ou moins inspirées des conventions en usage pour le français ; seul le poète Pey de Garros, conseiller au Parlement de Pau, a une véritable réflexion sur la graphie et utilise un système s‟efforçant de concilier les anciens usages et les exigences de notation de la langue moderne, mais il ne sera pas suivi.

De l‟an 1000 jusqu‟à 1500 ou 1550 l‟écrit occitan est dans une situation de normalité sociale, même s‟il existe une autre langue écrite : le latin. Durant cette période, il gagne constamment du terrain sur ce dernier dont les usages régressent. De fait, l‟intrusion du français a lieu au moment même où l‟occitan est sur le point de supplanter définitivement le latin comme langue écrite usuelle.
Après 1550, l‟écrit occitan est dans une situation de marginalité : on écrit en occitan soit pour faire de la littérature populaire (théâtre carnavalesque, chansons...), soit par une démarche qu‟on qualifierait aujourd‟hui de choix militant. Ce “choix militant” est exprimé dès la fin du XVIème siècle par Pey de Garros qui déclare choisir d‟écrire en gascon : [18/19]

Per l‟aunor deu país sosténguer. (Pour soutenir l’honneur du pays) Et per sa dignitat manténguer. (Et pour maintenir sa dignité)

Jusqu‟au XIXème siècle on est dans une période d‟anarchie graphique. Parallèlement la littérature occitane se cantonne de plus en plus dans des genres considérés comme mineurs ou populaires (chanson, théâtre carnavalesque, parodies burlesques...). L‟émergence de graphies codifiées modernes est le résultat d‟un processus, lié à la renaissance littéraire de la langue et au militantisme culturel, qui commence vers 1850 et qui n‟est pas encore totalement achevé.
A la fin du XVIIIème siècle on commence à redécouvrir les textes du Moyen Age et à partir du début du XIXème on assiste à différentes tentatives de codification de la graphie sur la base des usages médiévaux : Fabre d‟Olivet (Languedoc oriental), Honnorat (Provence), abbé Moutier (Drôme), Joseph Roux (Limousin)... mais jusqu‟au début du XXème siècle ce sont d‟autres types de graphie qui restent d‟un usage majoritaire (notamment la graphie dite mistralienne pour le provençal, dont on va reparler).
Au XXème siècle les félibres languedocien de l‟Escòla Occitana (Estieu et Perbosc) et du Grelh Roergàs (Mouli), puis le mouvement occitaniste, dotent l‟occitan d‟une graphie unifiée qui représente une codification et une adaptation à la langue moderne de la graphie en usage dans les textes médiévaux. C‟est une graphie englobante qui atténue à l‟écrit les différences dialectales sensibles à l‟oral, tout en respectant l‟originalité de chaque dialecte. Elle a été codifiée de façon à peu près définitive par le grammairien (et pharmacien) Louis Alibert (1884-1959). Mais dans l‟usage des flottements subsistent sur certains détails graphiques et sur quelques questions de norme linguistique (principalement la question du -e dit “de soutien”
dans les emprunts savants). Le Conseil de la Langue Occitane (CLO), créé d‟abord de façon informelle, puis constitué en association en 1998 s‟efforce de résoudre ce genre de questions.


  1. La graphie normalisée ou “occitane”, présentation.


La graphie normalisée ou occitane ou classique est, comme on vient de le voir, issue de la codification et de l‟adaptation à la langue moderne des usages graphiques médiévaux. De ce fait, elle revêt un aspect archaïsant et étymologisant. Mais d‟un point de vue fonctionnel elle se caractérise essentiellement par son caractère englobant : un même graphème peut donner lieu à des réalisations différentes suivant les parlers, par exemple :
  • j (et g + e, i) peut être réalisé [d], [dz], [t], [ts], [z], [] (voir annexe II)
  • s morphème du pluriel, et certaines consonnes finales telles que p, t, c, ch sont écrites systématiquement mais peuvent être ou non réalisées1 suivant les dialectes.
  • a final post-tonique (qui s‟oppose à /e/, /i/, /u/, /y/), peut être réalisé : [], [a], []... (voir annexe I). [19/20]
  • n final est noté systématiquement alors qu‟il s‟est amuï dans la plupart des parlers de l‟ouest Occitan (Languedoc, Limousin, Auvergne et une partie de la Gascogne),
  • iá peut être réalisé [j] ou [je].
Mais, pour chaque variété, les correspondances graphie/phonie sont, en principe, régulières et le système reste cohérent. De plus, le caractère englobant de la graphie n‟implique pas qu‟il n‟y ait pas de variantes à l‟écrit. Les variantes dites irréductibles2 sont notées : nuèch / nuèit (nuit) , fach / fait (fait), vergonha / vergonja (honte), cantar / chantar (chanter) ; sentiá (il sentait) peut valoir [sen'tje] ou [sen'tj] mais on écrira sentia [sen'tia] à Nice3.
Cette graphie n‟est pas strictement phonologique mais plutôt sur-phonologique dans la mesure où elle note toujours plus d‟opposition qu‟il n‟en existe dans tel ou tel parler vernaculaire ou dans tel ou tel standard de prononciation, par exemple :
  • opposition /b/-/v/ qui a disparu en languedocien et en gascon.
  • triple opposition /  / d / t /, souvent réduite à deux termes, voire à un seul dans certains parlers languedociens (voir annexe II).
  • opposition tz [ts] / s [s] en finale, disparue en dehors du gascon et du languedocien aquitano- pyrénéen.
  • opposition entre diphtongues et triphtongues telles que iu [iw] / ieu [jew], la plupart des parlers connaissant l‟une ou l‟autre, mais rarement les deux.
Enfin, il faut signaler que le phonème /u/ est noté o, le phonème // est noté ò, le phonème // : nh, et le phonème // : lh.
On peut dire que la graphie normalisée note ce que Pierre Bec, à la suite de Weinreisch a appelé un dia-système et que l‟apprentissage de la graphie suppose l‟apprentissage de ce dia- système.
Dans une graphie de ce type, le lien graphie/phonie n‟est pas explicite : il n‟y a pas de lisibilité universelle dans le sens où je peux lire un texte à haute voix avec ma prononciation sans du tout savoir comment il serait prononcé par l‟auteur. Pour le savoir, il me faut connaître le parler de l‟auteur (ou au moins, les règles de correspondances graphie / phonie propres au parler de l‟auteur) ou disposer d‟une transcription phonétique. En revanche, elle rend possible

1 Mais même là où elles sont réalisées, elles le sont à la pause mais pas toujours en phonétique syntactique, car il se produit des phénomènes de sandhi. En outre, dans les dialectes où elles ne sont pas prononcées à la pause, elles sont plus où moins latentes car elles réapparaissent dans certaines liaisons, ou dans la dérivation (voir annexe I).
2 En fait : non réductibles par la graphie.
3 On notera que, indépendamment de toute référence à l‟étymologie, la forme niçoise sentia [sen'tia] (sans
accent sur le a) , légitimise le -á de sentiá [sen'tje]~[sen'tj].
une lecture cursive des textes sur l‟ensemble de l‟espace occitan alors qu‟une transcription phonétique ne permet qu‟un simple déchiffrage dès lors que le parler du scripteur s‟éloigne quelque peu de celui du lecteur.
Actuellement cette graphie est largement majoritaire dans la plupart des régions occitanes4, sauf en Provence où elle reste fortement concurrencées par la graphie dite mistralienne, mise au point au XIXème siècle par Joseph Roumanille. C‟est en graphie [20/21] mistralienne et en provençal rhodanien qu‟ont été écrites une grande partie des oeuvres majeures de la renaissance littéraire du XIXème siècle.

  1. La graphie mistralienne5 et la question de la graphie en Provence.


Dans la Provence de la fin du XVIIIème siècle la graphie “classique” (médiévale) même si elle n‟est plus pratiquée est, d‟avantage qu‟en Languedoc, considérée comme autochtone. Jusqu‟en 1789, elle est connue et lue par les juristes pour des raisons utilitaires, car les Statuts de Provença, qui sont la base du droit local, ont été rédigés en occitan au XIVème siècle. Mais les différences entre les usages graphiques du XIVème et ceux du XVIIIème sont interprétées exclusivement comme des différences linguistiques (ce qui est parfois le cas, mais pas toujours) et la graphie médiévale n‟est pas considérée comme utilisable dans le présent.
Au début du XIXe siècle, deux types de graphie sont utilisés en Provence :

  1. La graphie dite des trouvères marseillais, issue des traditions d‟écriture des XVIIème et XVIIIème siècles et des choix effectués pas Achard en 1784 dans son Dictionnaire de la Provence. C‟est une graphie étymologique et grammaticale, elle emprunte certaines conventions à la graphie française : [u] est noté ou, [] est noté gn, [] final atone issu de Alatin est noté o, mais elle rétablit la graphie lh, conformément à l‟usage classique, alors même qu‟en provençal le phonème // est réduit à /j/ : fuelho, filho ; elle note -s, morphème du pluriel, ainsi que certaines consonnes finales, disparues de la prononciation en Provence6 : cantèt („il chanta‟), bec („bec‟), prim („mince‟, prononcé [pri  ]), leis meissouns (les moissons), nuech (nuit)7. Pour simplifier, on peut dire que cette graphie se situe à mi-chemin entre les deux graphies actuellement en usage.
  2. Des graphies phonétiques spontanées plus ou moins anarchiques et utilisant les conventions de l‟orthographe française pour représenter les sons. Ce type de graphie est utilisé par des poètes tels que Victor Gélu (1806-1885) ou Gustave Bénédit (1802-1870).

En 1846, la graphie adoptée par le docteur Honnorat, de Digne, dans son Dictionnaire provençal-français ou Dictionnaire de la langue d’oc ancienne et moderne, reste assez proche de la graphie des trouvères marseillais mais représente un pas de plus vers la restauration des usages classiques par la notation -a de la voyelle issue de A latin post-tonique (réalisée majoritairement [] ou [], mais aussi [a] dans certaines zones). Il en est de même pour la graphie de Damase Arbaud, éditeur des Chants populaires de la Provence (2 vol., 1862-1864) qui rétablit le graphème -tz de la 2ème personne du pluriel des verbes, passé à [s] ou totalement amuï dans la prononciation, le m de la 1ère personne du pluriel (noté jusque là n, l‟opposition
/m/-/n/ étant neutralisée en finale) et le -r de l‟infinitif (amuï en occitan moderne). [21/22]

4 La graphie du projet DIGaM (Dictionnaire du Gascon Moderne), préconisée par Jean Lafitte pour le gascon, s‟éloigne sur un certain nombre de points de la graphie normalisée (ou“occitane”) proprement dite, mais s‟incrit dans le cadre des mêmes choix fondamentaux et doit donc être considérée comme une variante de la graphie normalisée.
5 On parlera de graphie mistralienne (proprement dite), uniquement en ce qui concerne le provençal car c‟est pour ce dialecte qu‟elle a été conçue et codifiée de façon rigoureuse, pour les autres dialectes on parlera de “graphies d‟inspiration mistralienne”.
6 Mais pas dans d‟autres régions comme le Languedoc ou la Gascogne.
7 Exemples tirés des Oeuvres provençales du docteur L. D’Astros, Aix-en-Provence, 1867.
La graphie dite mistralienne, mise au point en réalité par Joseph Roumanille, représente un compromis entre la graphie des trouvères marseillais et les graphies phonétiques spontanées, mais elle laisse de côté la tradition ancienne et la pan-occitanité. Elle ne sera adoptée qu‟avec réticence en 1853 par Mistral, alors âgé de 23 ans, sous la pression de Roumanille8. En effet Mistral qui admirait l‟oeuvre d‟Honnorat avait commencé à composer son poème Mirèio dans une graphie proche de celle des trouvères marseillais.

Par rapport à la graphie occitane normalisée, la graphie mistralienne est davantage basée sur les conventions orthographiques du français : /u/ est noté ou, // est noté o, // : gn, la voyelle issue de A latin post-tonique (réalisée majoritairement [] mais aussi, localement [] ou [a]) est notée o. De plus, elle ne note pas -s morphème du pluriel ni certaines consonnes finales amuïes dans la prononciation en provençal mais qui se retrouvent dans la dérivation ou dans certaines liaisons (et qui sont prononcées dans d‟autres dialectes).
Exemples :


graphie
mistralienne
graphie
occitane

[kanta]
canta
cantat
chanté
[kan'tad]
cantado
cantada
chantée
[kan'ta]
canta
cantats
chantés
[kan'tad]
cantado
cantadas
chantées
[lu sa]
lou sa
lo sac
le sac
[la 'sak]
la saco
la saca
le “gros sac”
[lej~li 'sak]
lei~li saco
lei sacas
les “gros sacs”
[la ne]
la nue 9
la nuech
la nuit
[net e du()]
nuech e jour 10
nuech e jorn
nuit et jour

La graphie mistralienne écrit également la mountagno, li~lei mountagno, l’espalo, cantas, voulèn là où la graphie occitane écrit la montanha, lei montanhas, l’espatla, cantatz,

volèm. ([la munta], [li~lej munta], [lespal], [kanta(s)], [vul montagnes, l‟épaule, vous chantez, nous voulons)
] ; la montagne, les

On peut donc dire que la graphie mistralienne est plus strictement phonologique que la graphie occitane, et aussi plus phonétique dans le sens ou le rapport graphie-phonie y est plus immédiat et plus explicite. Mais de ce fait même elle a tendance à survaloriser les différences dialectales et à rendre l‟intercompréhension plus difficile. Au contraire, la graphie occitane est un moyen efficace de gérer la variation tout en évitant d‟imposer un standard linguistique univoque. [22/23]
On peut dire également que la graphie mistralienne est simple à l‟apprentissage et à l‟encodage, mais plus difficiles au décodage (du moins pour un locuteur possédant une variété différente de la variété transcrite).
Dans les académies d‟Aix-en-Provence et de Nice, les deux graphies sont enseignées. Dans les années 1970 une circulaire du recteur de Nice, préconisant l‟usage exclusif de la graphie mistralienne a été annulée par le Conseil d‟Etat.

Les deux graphies en présence ont chacune sa légitimité, mais il s‟agit de légitimités différentes : dans le cas de la graphie occitane on a affaire à une tradition ancienne qui a été interrompue et restaurée, dans le cas de la graphie mistralienne à une tradition récente (150 ans)

8 En témoignent plusieurs lettres de Mistral, notamment une lettre du 14 août 1853 à Roumanille et une du 9 octobre 1853 à Anselme Mathieu.
9 Ou la niue [la njø] en provençal rhodanien.
10 Ou niuech e jour [njøts e dzur] en provençal rhodanien.
mais ininterrompue. Dans la situation actuelle, il est illusoire de penser qu‟une des deux graphies peut éliminer l‟autre. Les deux courants, occitaniste et provençaliste, se sont longtemps opposés de manière assez violente sur la question de la graphie ; mais actuellement on assiste à un déplacement du débat qui est de plus en plus un débat entre d‟un côté, ceux, provençalistes et occitanistes, qui acceptent la pluralité de graphies et de l‟autre une minorité agissante qui veut imposer l‟usage exclusif de la graphie dite mistralienne. En effet, on a vu, ces dernières années, se dessiner la possibilité d‟un consensus tendant à affirmer l‟équivalence des termes occitan et langue d’oc, prenant acte de l‟existence de deux graphies en usage et affirmant la nécessité de gérer ensemble cette situation, dans le respect mutuel et sans chercher à imposer un monopole d‟une des deux graphies. Cette ligne de conduite a été affirmée solennellement à Marseille en novembre 1999 par les responsables des deux principales organisations représentatives du mouvement culturel : le capoulié11 du Félibrige12 et le président de l‟IEO13.
Cependant une fraction radicale du courant provençaliste refuse ce consensus, continue à entretenir la polémique et à préconiser l‟usage exclusif de la graphie mistralienne présentée comme la seule graphie authentiquement provençale. Cette situation est fondamentalement nuisible pour l‟avenir (déjà bien compromis) de la langue et de la culture d‟oc en Provence car elle met certains élus en situation de pouvoir jouer les uns contre les autres en fonction de leurs intérêts électoraux. Elle leur donne de plus un excellent prétexte pour ne rien faire. Récemment, on a vu un rapport sur la langue et la culture régionales en région PACA, qui s‟efforçait de promouvoir une voie consensuelle et proposait de développer un certain nombre de projets concrets, enterré par le président du Conseil régional qui l‟avait lui-même commandé, à cause des pressions exercées par les provençalistes radicaux.

Enfin, il faut signaler deux tentatives de création de graphies intermédiaires :
  • Dans les années 70, un groupe de travail qui se réunissait au Centre Culturel de Cucuron (Vaucluse), a proposé une version simplifiée de la graphie occitane que ses promoteurs ont appelée graphie classique de base. Par rapport à la graphie occitane « stricte », cette graphie se caractérise essentiellement par les traits suivants : [23/24]
  • simplification des groupes consonantiques réalisés comme des consonnes simple en provençal : espala au lieu de espatla (épaule), semana au lieu de setmana (semaine), pessegue au lieu de persegue (pêche)…
  • finale [je] de l‟imparfait et de certains substantifs féminins notée -ié au lieu de –iá.
  • phonème /d/ en position intervocalique noté par le seul graphème j (ou g devant e et i) au lieu de tj ou j (tg ou g devant e et i)14 suivant l‟étymologie.
  • abandon du graphème -tz en finale de mot, au profit de -s, sauf dans les deuxièmes personnes du pluriel des verbes : gròs, las, pos, dès, plas, cantatz au lieu de gròs, las, potz, dètz, platz, cantatz (gros, fatigué, puits, dix, il plait, vous chantez).
Un recueil de textes à vocation pédagogique15 a été publié en 1982 dans cette graphie et récemment un Manuel pratique de provençal contemporain16. Bien qu‟elle soit utilisée occasionnellement par certains rédacteurs d‟articles de presse (notamment dans le mensuel Aquò d’Aquí), elle n‟a pas donné lieu, jusqu‟à présent, à une production significative ; la quasi totalité des textes publiés en provençal, l‟étant dans l‟une ou l‟autre des deux graphies précédemment décrites.


11 Capoulié : président du Félibrige.
12 Félibrige : Organisation fondée en 1854 par Frédéric Mistral.
13 IEO : Institut d‟Etudes Occitanes (fondé en 1945).
14 Voir annexe 2 ; en occitan médiéval et dans certains parlers actuels, tj correspond à une affriquée tendue ou géminée et j à une affriqué relachée ou une fricative.
15 Lo provençau dei vaus e dei còlas : testes occitans de Provença en parlar dau Liberon per ensenhar la
lenga. Centre Culturau Cucuronenc, 1982.
16 Par Alain Barthélemy-Vigouroux et Guy Martin (voir bibliographie)
  • Au début des années 80, le professeur Jean-Claude Bouvier, avait proposé une graphie mixte notant les voyelles comme le fait la graphie mistralienne et les consonnes comme le fait la graphie occitane (il est à remarquer qu‟une telle graphie n‟est pas très éloignée de celle des
« trouvères marseillais » du début du XIXème siècle). Cette proposition, qui à l‟époque n‟avait pas eu de suite, a été reprise en 1999 par une association intitulée « Dralhos Novos : per l‟unitat grafico » ; mais jusqu‟à présent, aucun texte n‟a été publié dans cette graphie.17
De telles initiatives partent d‟intentions louables (un souci pédagogique pour la première, une volonté d‟unification pour la seconde). Mais le danger est que, si l‟usage de ces graphies se développe, on se retrouve, non plus avec deux, mais avec quatre graphies ; ce qui rendrait la situation en Provence, non seulement insoluble, mais encore ingérable.
  1. Occitan standard et occitan élaboré

On a vu qu‟il existe une norme graphique englobante. Mais, pour autant, quelle langue écrit-on ? Ecrit-on en langue vernaculaire avec une graphie englobante ? La réponse est négative ; généralement, les formes écrites de la langue sont des formes “élaborées”. [24/25]
La notion de langue élaborée, empruntée à la sociolinguistique corse18, nous semble un concept utile pour l‟analyse des pratiques de langues en situation de minorisation et dialectalement fragmentées, mais dotées, comme l‟occitan, d‟une tradition d‟écriture. On s‟efforcera de la définir par rapport à la notion de standard :

  • Le standard est une norme théorique, résultat d‟un processus volontaire de standardisation et de codification. On dira que c‟est la norme des normalisateurs. Il existe des formes standard d‟occitan, que ce soit l‟occitan standard général (ou référentiel, ou large ou fédéral) proche des parlers languedociens, ou des tentatives plus ou moins abouties de créer des standards dialectaux. Ces formes standard son plus ou moins bien acceptées par les utilisateurs et s‟incarnent plus ou moins dans leurs pratiques.
  • La langue élaborée est la norme des utilisateurs telle qu‟elle se dégage des pratiques d‟écriture ou de l‟activité militante ou associative, c‟est donc le produit d‟une pratique sociale (littéraire, associative, militante...), même si cette pratique reste très marginale par rapport à la société globale. La langue élaborée se distingue du vernaculaire pur mais elle n‟est pas toujours codifiée de façon explicite et peut laisser une certaine place à la variation interne ; elle peut être plus ou moins proche d‟un standard théorique. On peut également la définir comme l‟ensemble des pratiques linguistiques autres que la pratique vernaculaire quotidienne ; elle englobe donc les notions de langue littéraire et de langue écrite, mais ne se limite pas à celles- ci.
On dira aussi que le standard est une norme explicite ; la langue élaborée, une norme implicite.
Il existe différentes variétés d‟occitan élaboré qui ne recoupent pas toujours les dialectes tels qu‟ils sont définis par les dialectologues :
  • Le provençal rhodanien littéraire : il est parfaitement codifié d‟un point de vue linguistique. C‟est pour transcrire cette variété qu‟a été élaborée la graphie dite mistralienne. Dans le cas du provençal rhodanien, il y a quasi-coïncidence entre langue élaborée et standard théorique.





17 La phrase suivante [akeste vjade avje dita ds fej di
lu pus n katre seman] (cette fois-ci il

avait jeté dix feuilles dans le puits en quatre semaines) s‟écrirait : aqueste viatge aviá gitat dètz fuelhas dins lo potz en quatre setmanas, en graphie occitane “stricte” ; aqueste viage avié gitat dès fuelhas dins lo pos en quatre semanas en graphie “de Cucuron” ; aqueste viatge avié gitat dètz fuelhos dins lou poutz en quatre setmanos en graphie “Dralhos Novos” ; aqueste viage avié gita dès fueio dins lou pous en quatre semano en graphie mistralienne.
18 Jean CHIORBOLI, La langue des corses. Notes linguistiques et glottopolitiques, S.n.e. Bastia, 1992.
  • Il existe également un provençal commun qui est plutôt le provençal des occitaniste19, très proche du rhodanien littéraire, il s‟en écarte sur quelques points de détail dans le sens à la fois d‟une plus grande prise en compte de l‟ensemble des parlers provençaux et d‟un plus grand souci de pan-occitanité (canti plutôt que cante : „je chante‟ ; ame plutôt que eme : „avec‟...) 20.
  • Il existe un niçois littéraire, même si d‟un point de vue dialectologique le niçois doit être considéré comme une variété de provençal. [25/26]
  • Il existe également un languedocien écrit usuel qui n‟est pas toujours conforme en tous points aux préconisations des ouvrages de référence en matière de norme21.
  • Le gascon écrit oscille entre une norme béarnisante et une norme plus pan-gasconne.
  • Le limousin littéraire est basé essentiellement sur les parlers du Périgord et du nord de la Corrèze.
L‟auvergnat et le vivaro-alpin sont assez peu écrits et on peut dire qu‟il n‟existe pas de formes élaborées socialement instituées, pouvant se rattacher à ces dialectes dont généralement les pratiques d‟écriture procèdent plus directement de la langue vernaculaire.
Une koinè est en cours d‟élaboration pour les parlers alpins des vallées italiennes. Il s‟agit là d‟un standard théorique. Mais il sera intéressant de voir si ce standard théorique va donner lieu à l‟émergence d‟une langue élaborée.

L‟existence de pratiques savantes, culturelles, associatives ou militantes, mettant en jeu des variétés élaborées, va dans le sens de l‟unification de la langue, non pas par des processus artificiel de standardisation (qui sont également utiles à un autre niveau) mais de façon naturelle, par la communication. De fait, la pratique des utilisateurs fait que les variétés élaborées d‟occitan tendent à se rapprocher de plus en plus par le lexique et la syntaxe pour tendre vers une situation où la langue élaborée, même si elle est apparemment dialectale, est de plus en plus une langue commune revêtue d‟un habillage dialectal 22 : un peu comme dans la tragédie grecque, les couplets lyriques en dorien ne sont pas en vrai dorien, mais dans un attique habillé à la dorienne. On peut s‟en réjouir ou le déplorer : il n‟en demeure pas moins que l‟existence d‟une graphie englobante et de variétés élaborées fonctionnant dans un sens convergeant, sont une condition nécessaire (mais sans doute pas suffisante) à une certaine survie de la langue, dans une situation où on peut prévoir que la pratique vernaculaire héritée aura totalement cessé dans une trentaine d‟années.

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19 Même si certains occitanistes écrivent en rhodanien (mais en employant la graphie occitane).
20 C‟est, par exemple, le provençal utilisé dans Mesclum, la page occitane hebdomadaire du quotidien La Marseillaise.
21 Grammmaire d‟Alibert, Compendi de P. Sauzet... (voir bibliographie) ; ces ouvrages ne sont d‟ailleurs
pas forcément toujours d‟accord entre eux.
22 Patrick Sauzet parle de stylisation des différences dialectales.
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Occitanes, 34000 Montpellier, 1990. [28/29].../...

ANNEXE I. Exemples de graphies et de réalisations phonétiques
  • nevèt [net], [nev] (il neigea)
  • prim [prim], [prin], [pri  ] : mince (au masculin)
prima [prim], [prim], [prima] : mince (au féminin)
  • nuèit [nwjt], [njt] (nuit)
nuèch (nuech) [nt], [nts], [nt], [nts], [n], [ne], [nj],
nuòch [njt]
  • lo còp # [lu kp], [lu k], ([lu kw]23) (le/les coup(s))
los còps # [lus kps], [lus kts], [lus kt], [luh k], [lu k], lei còps [lej~li k]
lo còp de pè [lu kd_de p], [lu k(w) de p] (le/les coup(s) de pied)
los còps de pè [lus k de p], [lus k de p], [lus kd_de p], [luh kd_de p], [lu k de p],
lei còps de pè [lej~li k(w) de p]
  • vida /bidÅ/ /vidÅ/ (vie) [bi], [bi], [bi] ; [vid], [vid], [vida].
Le graphème a en finale post-tonique, correspond à un phonème qu‟on a représenté par /Å/, qui s‟oppose à /e/, /i/, /u/,
/y/ et se réalise localement [], [], [], [a]. Dans certains sous-systèmes qui neutralisent l‟opposition //-/u/ en finale post-tonique, /Å/ peut prendre le timbre [u] (provençal rhodanien). D‟autres sous-systèmes neutralisent l‟opposition
/Å/-/e/ en [] (gascon occidental)
    1. système général à 5 voyelle post-toniques :
a /Å/ []~[]~[a]~[]24 ; e /e/ [e] ; i /i/ [i] ; o /u/ [u], u /y/ [y]
    1. sous-système à 4 voyelles post-toniques : a, (o)25 /Å/ []~[u] ; e /e/ [e] ; i /i/ [i] ; u /y/ [y]
    2. sous-système à 4 voyelles post-toniques : a, e // [] ; i /i/ [i] ; o /u/ [u] ; u /y/ [y] [29/30]
  • la pena [la pen], [la pen], [la pena], [l pen] (la peine)
las penas [las pens], [las pens], [las penas], [la pena] [la pena] (les peines)
lei penas [lei~li pen]
li penas [li pena]
(rassemblement, cloche)

1
2
3
4
acampada
[akampada]
[akampad]
[akampad]
[kmpad]
campana
[kampana]
[kampan]
[kampan]
[kmpn]
  1. : a réalisé [a] dans toutes les positions.
  2. : a post-tonique réalisé [].
  3. : a post-tonique réalisé [].
  4. : a atone et a tonique suivi de n, réalisés [].


graphie
1
2
3
4
5
6

parlat
[parlat]
[parlat]
[parla]
[parla]
[prla]
[parlat]
parlé
parlar
[parla]
[parla]
[parla]
[parla]
[prla]
[parla]
parler
parlatz
[parlats]
[parlas]
[parlas]
[parla]
[prla]
[parlat]
parlez

  1. Dans [kw], forme caractéristique du provençal central et maritime, [w] provient de la vocalisation de [p] final. Dans la pratique, la graphie de cette forme n‟est pas homogène, certains écrivent còp, considérant que cette forme peut englober [kw], d‟autres écrivent còup.
  2. Le signe ~ signifie que les éléments cités sont des allomorphes, il sépare ici différentes variantes phonétiques géographiques ;
« a /Å/ []~[]~[a]~[] » doit donc être lu : « le graphème a, représente un phonème /Å/ réalisé localement [], [], [a] ou [].
  1. Les parlers qui, comme le provençal rhodanien, neutralisent l‟opposition -a // -o /u/, ont tendance à éliminer les finales en o []~[u] au masculin, soit par changement de genre : lo píbol [lupib~u] > la piba [lapib~u] (le peuplier), soit par changement de classe morphologique : lo còdol [lukdu] > lo code [lukde] (le caillou).

  • TROLL > dròlle [drlle], [drle] garçon
  • SEPTIMANA > setmana [semman], [seman] semaine
  • SPATULA > espatla [espall], [espal], [espanl] épaule
  • CAPITETUS > cabdet [kabdet] [kaddet] [kaptet] [kattet] [katet] [kadet] ([kade]) cadet
  • FEMINA > femna [fenn], [fen] ; hemna [hemn] ; frema [frem] femme
[29/31]



ANNEXE II. Notation des affriquées
ch tj ~ tg (+ e, i) j ~ g (+ e, i )

Représentation phonologique

A
B
C
D

achorrar

/TŠ/

/TŠ/

/TŠ/

/TŠ/

viatjar

/DŽ/

/TŠ/

/TŠ/

/DŽ/

assajar

/ Ž/
/(d)Ž/

/TŠ/
/ DŽ/
ou i /j/1

1 / d/ graphié j , ou /j/ graphié i (ex. assajar /asa da/ ou assaiar /asaja/).

Représentation phonétique

A
B
C
D
A1
A2
A3
C1
C2
D1
D2
D3 3
D4
achorrar
[t]
[tj]
[]1
[t]
[t]
[ts]
[t]
[ts]
[s]
[]
viatjar
[d]
[dj]
[dj]
[t]
[t]
[ts]
[d]
[dz]
[z]
[]
assajar
[]
[j]
[j]
[(d)]
[t]
[ts]
[d]
ou i [j]1
[dz]
ou i [j]2
[z]
ou i [j]2
[]
ou i [j]2

1 Dans ce cas il y a neutralisation de l‟opposition /t/ - // (// distinct de /s/ et de /t/ est un phonème particulier au gascon et au languedocien aquitano-pyrénéen).
2 [d] graphié j , ou [j] graphié i (ex. assajar [asa da] ou assaiar [asaja]
3 lorsqu‟on a ch [s] et tj [z], on a toujours s [] et z (ou VsV) [], il n‟y a donc pas neutralisation de l‟opposition entre
ch et s, ou tj et z (ou VsV)


A1 : gascon oriental et languedocien aquitano-pyrénéen.
A2, A3 : gascon occidental.
B : Bitterois, Nord-Aveyron, Lozère.
C : languedocien oriental et septentrional
D : nord-occitan (D1, D2, D3, D4), provençal (D1, D2).

N.B. On remarquera que, même si le type A n‟était pas attesté, l‟utilisation des trois graphème ch, tj, j, serait nécessaire au maintien d‟une graphie unitaire englobant les types B, C et D. [31/32]

ANNEXE III.


Cette annexe présente un texte transcrit dans différents dialectes et dans différentes graphies accompagnées d‟une notation phonétique. La version originale est la version limousine extraite de : Jan GANHAIRE, Lo darrier daus Lobaterras, IEO, 1987, p. 55). Les textes 1 à 5 relèvent d‟un type de langue élaboré (littéraire) et leur transcription phonétique représente une prononciation théorique “moyenne” ; le texte 6 est une auto-production s‟efforçant de reproduire le plus exactement possible un parler vernaculaire acquis en partie par transmission familiale.

Conventions :
  • [s] : apico-alvéolaire ; [z] : apico-alvéolaire.
  • [s]: prédorso-alvéolaire ; [z] : prédorso-avéolaire.
  • Le  indiquant la nasalité est placé à côté de la voyelle, et non au dessus, afin de signifier qu‟il ne s‟agit pas de véritables voyelles nasales comme en français standard, mais de voyelles orales pourvues d‟un apendice nasal (sauf dans le texte n° 6 où on a de véritables nasales). (On pourrait également noter )
  • [] = [d] rétroflexe.
  • R apical est noté [r], R uvulaire est noté [] ; l‟opposition entre un [r] apical bref et un [r] apical long n‟est notée qu‟en position intervocalique (en position non intervocalique le /r/ est normalement long = à plusieurs battements). En limousin (texte 1), il n‟y a qu‟un seul type de /R/, réalisé localement [r] ou [] (parfois, dans un même lieu, [] par les jeunes et [r] par les vieilles générations) ; en gascon et en languedocien (textes 2 et 5) on a, en position intervocalique, une opposition /r/-/r/ ; en provençal (texte 3), une opposition /r/-// ; dans le texte n° 6, une opposition //-/r/ ; en niçois il existe un seul type de R, classiquement décrit comme apical par les grammaires normatives, mais que la plupart des locuteurs actuels réalisent [] uvulaire. (N.B. : dans les deux annexes précédentes, on a négligé la distinction entre [r] et [] ainsi que celle entre[s] et [s], [z] et [z], [a] et []).
  • Les parenthèses ( ) indiquent qu‟un élément est facultatif lorsqu‟il s‟agit d‟un mot ; qu‟il n‟est pas présent dans toutes les sous-variétés concernées lorsqu‟il s‟agit d‟un son.
  • Lorsqu‟on cite plusieurs variantes d‟un même élément, ces variantes sont séparées par des barres obliques penchées à gauche (anti-slashs) : \ \ .
  • (\ \) : variante considérée comme marginale, ou minoritaire, dans la norme graphique ou dans la variété considérée.
N. B. Le languedocien et le gascon connaissent des spirantes sonores ; mais la différence entre spirantes sonores et occlusives sonores n‟est pas phonologique, elle est purement contextuelle.

TRADUCTION FRANÇAISE
Après presque une lune, nous fîmes escale dans une île. Le port s‟appelait Famagouste. Nous pûmes y embarquer de l‟eau douce, de la viande et des fruits qui n‟avaient rien à voir avec nos pommes et nos (petites) poires : la peau en était comme du velours et la chair en était un peu filandreuse, mais agréablement sucrée et aqueuse. Je ne compris pas le nom que lui donnaient les gens de ce pays ; mais les plus anciens d‟entre nous, ceux du voyage précédent, l‟appelaient d‟un nom latin, persica, c‟est-à-dire : le fruit de Perse. [32/33]

  1. LIMOUSIN

graphie normalisée (dite occitane) Après una luna gaire mens, faguèrem escala
[pre un lyn gjreme  fgeren ejkal graphie d’inspiration mistralienne Aprê uno luno goire mens fogueren eicalo dins una illa. Lo pòrt s‟apelava Famagosta. I poguèrem embarcar de l‟aiga lena, din ynil lu pr pelav fmgut i pugeren embrka de lejg len,
dins uno ilo.Lou port s’opelavo Fomogûto. I pougueren emborcâ de l’eigo leno,
de la vianda e de la frucha que aviá pas res a veire emb nòstras pomas e nòstres de l vjnd e de l fru(t)s ke vj pa re  vejre e  ntra \puma\puma\ e ntrej de lo viondo e de lo frucho que ovio pâ rê o veire en nôtrâ poumâ e nôtrei
perons : la peu n‟era coma dau velós e la charn n‟era un pauc filandrosa mas
peru la pew nerkum dw velu e la (t)sar ner u  paw filndru ma
peroû : lo peu n’ero coumo dóu veloû e lo char n’ero un pau filondrouso mâ
agradivament sucrada e aigosa. Comprenguí pas lo nom que li donaven la gent
grdivme  ykrad e ejgu kumpre gi pa lu nu  ke li dunave  l (d)ze 
ogrodivoment sucrado e eigouso. Comprenguí pâ lu nom que li dounaven lo gent
d‟aqueu país ; mas los mai ancians d‟entre nautres, los dau viatge d‟avant, dkew pi ma lu mej  ja  dentre \nwtrej\nawtrej\ lu dw vja(d)ze dv  d’oqueu paî mâ loû mai oncian d’entrenautrei, lû dóu viage d’ovont,
l‟apelaven d‟un nom latin, persica, valent a dire la frucha de Pèrsia.
lpelave  dy  nu  lati persica vlent a dire l fry(t)s de perj]
l’opelaven d’un noum lotí, persica, volent o dire lo frucho de persio.

  1. LANGUEDOCIEN

Graphie normalisée (dite occitane) Après\Aprèp\ gaireben una luna, languedocien méridional : [prj\prg\ gjrebe yn lyn, languedocien septentrional : [ pr gjrebe yn lyn,
Graphie d’inspiration mistralienne Après \Aprèp\ gairebé uno luno, faguèrem escala dins una illa. Lo pórt s‟apelava Famagosta. I poguèrem embarcar fren eskl dinz yn ill lu pr spel fmust i puren embrk fren ehkl din yn ill lu pr pel fmust i puren embrk
faguèren escalo dins uno illo Lou port s’apelabo Famagousto. I pouguèren embarca
d‟aiga lena, de carn e de \frucha\fruta\ qu‟aviá pas res a \veire\véser\ amb(e)
dj len de kr e de \fryt\fryt\ kj \pr\pj\ rez  \ejre\eze\ \n\mbe\
dj len de kr e de fryts kj \pr\pj\ re  ejre \n\mbe\
d’aigo leno, de car e de \frucho\fruto\ qu’abio pas res a beire amb(e)
nòstras pomas e nòstres perons : la pèl n‟èra coma de velós e la carn n‟èra un
nstrs pumz e nstres perus l pl nr kum de eluz e l kr nr yn
nstrh pum e nstreh peruj l pl nr kum de elu e l kr nr yn
nostros poumos e nostres perous : la pel n’èro coumo de velous e la car n’èro un [33/34]
pauc filandrosa mas agradivament sucrada e aigosa. Comprenguèri pas lo pw filndruz mz grimen sykr e juz kumprengri \pl\pj\ lu pw filndru m grimen ykr e ju kumprengri \pl\pj\ lu pauc filandrouso mas agradivoment sucrado e aigouso. Coumprenguèri pas lou nom que li donavan lo monde d‟aquel país ; mas los mai ancians
nun ke li \unn\-u\ lu munde kel pis \mz\mj\ \luz\luj\ mj nsjz nun ke li unu lu munde kel pi mj luj mj nj noum que li dounabou lou mounde d’aquel païs ; mas lous mai ancias
d‟entre \nosautres\nautres\, los del viatge d‟abans, l‟apelavan d‟un nom latin,
dentre \nuzwtres\nwtres\ luz del bite n \lpeln\-u\ dyn nun lti,
entre \nuwtrej\nwtrej\ luj del bitse n lpelu dyn nun lti, d’entre \nousautres\nautres\, lous del biache d’abans, l’apelabou d’un noum latí, persica, valent a dire la \frucha\fruta\ de Pèrsia.
persica, vlent  ire l \fryt\fryt\ e prsj] persica, vlent  ire l fryts e prj] persica valent a dire la \frucho\fruto\ de Pèrsio.

  1. PROVENÇAL

Graphie normalisée (dite occitane) Après quasi una luna, fagueriam
[aps kasi yn lyn fagerjan
Graphie mistralienne Après quàsi uno luno, faguerian escala dins una \iscla\illa\. Lo pòrt \s‟apelava\se disiá\ Famagosta. I (\ié\li\) eskal di z yn \iskl\il\ lu p \sapelav\se dizje\ famagust i (\je\li\) escalo dins uno \isclo\ilo\ .Lou port \s’apelavo\se disié\ Famagousto.Ié (\li\i\) pogueriam embarcar d‟aiga lena, de carn e de frucha qu‟aviá (pas) ren a vèire pugerjan embaka dajg len de ka e de \fyt\fyts\ kavje (pa) en a vjre pouguerian embarca d’aigo leno, de car e de frucho qu’avié (pas) ren a vèire
\am(b)e\em(b)e\ nòstrei pomas e nòstrei perons. La pèu n‟èra coma\-e\
\ame\em(b)e\ \n(w)sti\-tei\ pumo e \n(w)sti\-tei\ peru  la pw nrkum (\-e\)
emé \ nostri \-trei\ poumo e \nostri\-trei \ peroun. La pèu n’èro coume (\-o\)
de velós e la carn n‟èra un pauc filandrosa mai agradivament sucrada e aigosa.,
de veluz e la ka nr u  pw filanduz maj agadivame  sukad e ejguz
de velous e la car n’èro un pau filandrouso mai agradivamen sucrado e eigouso
Comprenguèri\-re\pas lo nom que li (\ié\) donavan lei gènts d‟aqueu país ;
\kumpe gri\-re\ pa lu nu  ke li (\je\) dunavu  \lej\li\ \den\dzn\ dakew pais Comprenguère (\-ri\)pas lou nom que ié (li) dounavon li (\lei\) gènt d’aquéu païs ; mai lei mai ancian d‟entre \nosautres\nautres\, aquelei dau viatge
maj \lej\li\ maj a sja  dente \nuzawte\nawte\ \akeli\-lej\ dw \vjade\vjadze\ mai li (\lei\) mai ancian d’entre \nousautre\nautre\,aqueli (\-lei\) dóu viage d‟avans, l‟apelavan d‟un nom latin, persica, valènt a dire la frucha de Pèrsia. dava  lapelavu  dy  nu  lati  persica valnt a dire la \fyt\-ts\ de \psi\-sj\]
d’avans, l’apelavon d’un noum latin, persica, valènt a dire la frucho de Pèrsi(o). [34/35]

  1. NIÇOIS

Graphie normalisée (dite occitane) Après esquasi una luna, fagueriam
[apz eskasi yna lyna, fagejan Graphie d’inspiration mistralienne Après esquasi una luna, faguerian escala en una illa. Lo pòrt \s‟apelava\si diia\ Famagosta. Li pogueriam embarcar eskala en yn ila lu pte \sapelava\si diia\ famagusta li pugeian embaka escala en una ila. Lou port \s’apelava\si diía\ Famagousta. Li pouguerian embarcà d‟aiga lena, de carn e de frucha qu‟avia (pas) ren a vèire embai \nòstru\noastru\
dajga lena de ka e de fyta kavia (pa) en a vɛje embaj nwasty
d’aiga lena, de car e de frucha qu’avia (pas) ren a veire embai nouostru
poms e „mbai \nòstru\noastru\ purús. La pèu n‟èra coma de velós e la carn n‟èra
pum e mbai nwasty pyy la pw na kuma de velus e la ka na poum e’mbai nouostru peron. La pèu n’èra couma de velous e la car n’èra un pauc filandroa ma agradivament sucrada e aigoa. Non comprenguèri lo nom u  paw filandua ma agadivame  sykad e ajgua nu  kumpe gi lu nu  un pau filandroua ma agradivamen sucrada e aigoua. Non comprenguèri lou nom que li donavan la gènt d‟aqueu país ; ma lu mai ancians d‟entre nautres, aquelu ke li dunavu  la gɛnte dakew pais ma ly maj a sja  dente nawte akely que li dounavon la gent d’aquéu païs ; ma lu mai ancian d’entre nautre aquelu
dau viatge de denant, l‟apelavan d‟un nom latin, persica, valènt a dire la
dw vjade de dena  lapelavu  dy  nu  lati , persica, valent a die la
dóu viage de denant, l’apelavon d’un noum latin, persica, valènt a dire la
frucha de Pèrsia.
fyta de psja.]
frucha de Pèrsia.

  1. GASCON 26

Graphie normalisée (dite occitane) Après quasi ua lua, que hasom
Graphie DIGaM Après quasi ua lua, que hasom
gascon oriental [prs kzi yw lyw ke hzum
gascon occidental [prs kzi yw lyw ke hzum Graphie de L’ Escòla Gaston Febus Après quasi ue lue, que hasoum escala en ua illa. Lo pòrt que s‟\aperava\aperaua\ Famagosta. Qu‟i podom escala en ua illa. Lo pòrt que s’\aperava\aperaua\ Famagosta. Qu’i podom eskl en yw ill lu pr ke s \per\perw\ fmust ki pudum eskl en yw ill lu pr ke s \per\perw\ fmust ki pudum
escale en ue ille. Lou port que s’aperabe Famagouste. Qu’ i poudoum embarcar aiga doça, carn e hruta qui n‟\avè\auè\ pas arren a \véder\véser\ dab embarcar aiga doça, carn e hruta qui n’\avè\auè\ pas arré a \véder\véser\ dab embrk j dus kr e (h)ryt ki n \\w\ pz re  eze db embrk j dus kr e (h)ryt ki n \\w\ pz re  \e\ez\ db
embarca aigue douce, car e rute qui n’abè pas arré a \béde\bése\ dab [35/36]
las nostas pomas e los nostes perons : la pèth que n‟èra com velós e la carn las \nostas\-es\ pomas e los nostes perons : la pèth que n’èra com velós e la carn lz nusts pumz e luz nustes peru( )s l pt() ke nr kum belus e l kr lz nusts pumz e luz nusts peru( )s l pt(j) ke nr kum belus e l kr
las noùstes poumes e lous noustes peroûs : la pèt que n’ère coum belous e la car

  1. Je dois remercier Jean Lafitte pour ses corrections et suggestions, ainsi que pour la transcription en graphie DIGaM.
n‟èra un chic \hilandrosa\estopuda\ mes agradivament sucrada e
n’èra un chic \hilandrosa\estopuda\ mes agradivament sucrada e
nr y tik \hilndruz\estupy\ mes grimen sykr e
nr y \ik\tjik\ \hilndruz\estupy\ mes grimen sykr e
n’ère û chic \hilandrouse\estoupude\ mes agradibement sucrade e aigassuda(\aigosa).\Ne\(No)\ comprengoi pas lo nom que‟u \davan\dauan\ la gent aigassuda(\aigosa\). \Ne\(No)\ comprengoi pas lo nom que’u \dàvann\dàuann\ la gent
jsy (\juz\) (nu) kumprenguj pz lu num ku \n\wn\ l en
jsy (\juz\) ne kumprenguj pz lu num ku \n\wn\ l jen aygassude(\aygouse\). Ne coumprengouy pas lou noum que’u dàben la gen d‟aqueth país ; mes los mes ancians d‟enter \nosautes\nosaus\, los deu viatge d’aqueth país ; mes los mes ancians d’enter \nosautes\nosaus\, los deu viadge dket() pis mez luz mez nsj( )z dente \nuzwtes\nuzws\ luz du bjde dket(j) pis mez luz mez nsj( )z dent \nuzwts\nuzws\ luz du bjdj d’aquet païs mes lous mes anciâs d’enter \nousautes\nousaus\ lous dou biàdje d‟\abans\auans\ , que l‟\aperavan\-auan\ d‟un nom latin, persica, valent a díser : d’\avantz\auantz\ que l’\aperàvann\-àuann\ d’un nom latin, persica, valent a díser :
\ns\wns\ ke \lpern\-wn\ dy num lti(  ) persica blen(t)  dize
\ns\wns\ ke \lpern\-wn\ dy num lti(  ) persica blen(t)  diz d’abans que l’aperàben d’û noum latî, persica, balen a dìse : la hruta de Pèrsia.
la hruta de Pèrsia.
l (h)ryt e prsj]
l (h)ryt e \prsj\prsi\]
la rute de Pèrsi(e).

  1. ALPIN DE LA VALLEE D‟OULX (Italie)
Parler de Chaumont (Chiomonte), province de Turin

Graphie normalisée (dite occitane) Après viament una luna, nos l-avem fait
[prej jm un lyn nu lv fjteschara dins una illa. Le pòrt aul se mandava Famago·sta. Nos l-avem pogú eja di z yn ill l pr us mndav fmgust nu lv pugy
embarcar-lhi d‟aiga doça, de vianda e de fruta qu‟il aiá pas ren a veir avei (\bo\)27
brkai djg dus d vid e d frytt kil ej pa r  vj vj (\bu\)
nòstris poms e nòstris purús. La lòra pèl il era comà de velós e la lòra charn il era
ntri pu e ntri pyy l l pl il ej kmad vlu e l l ar il ej [36/37]
un pauc fierandrosa, mas sucraa e aigosa que l‟era un plaser. A l-ai pas comprés y pw fjedruz ma sykra e ejguz k lej y plzej  lj pa kumprej le nom que la gent de „quel país ilh lhe donavan ; mas los plus ancians de
l nu k la  de ke pi i l dunav ma lu pluz sj d nosautris, „quelos dau voiatge de dirant, ilh lhe disiàn un nom latin, persica, nuzawtri kelu du vujae d di i l dizj y nu lati , persica, ce que la vòl dire : la fruta de Pèrsia.
sak la v die l frytt d prsj]


  1. avei [avj] (fr. avec), forme d‟origine francoprovençale, est employé uniquement à Chaumont et à Exilles ; dans les autres communes de la vallée d‟Oulx on emploie bo [bu] ou abo [abu].


    https://www.locongres.org/fr/applications/fonoc/fonoc-credits-et-remerciements