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dilluns, 30 de desembre del 2019

Ecrire l‟occitan : essai de présentation et de synthèse

Article paru dans : CAUBET (Dominique), CHAKER (Salem) & SIBILLE (Jean) éds. 2002, Codification des langues de France. Actes du colloque "Les langues de France et leur codification, écrits ouverts, écrits divers" (Paris – Inalco, 29-31 mai 2000), L‟Harmattan, Paris, pages 17-37

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-01296986/document

Ecrire l‟occitan : essai de présentation et de synthèse
Jean SIBILLE

  1. Mille ans d‟écriture occitane.


L‟Occitan s‟écrit depuis au moins 1000 ans et doit être considéré comme une des grandes langues de culture de l‟Europe. Les premiers textes littéraires apparaissent aux alentours de l‟an 1000 : la Passion de Clermont (vers 950), le Poème sur Boèce (vers l‟an 1000), les poésies religieuses de Saint-Martial de Limoges (début du XIème siècle), la Chanson de Sainte Foi (vers 1040).
A partir du XIIème siècle on assiste au développement de la poésie des troubadours qui rayonne dans toute l‟Europe et est à l‟origine de la poésie lyrique européenne ; plus de 2500 poèmes ont été conservés (et quelques 250 mélodies). Parmi les oeuvres majeures de la littérature occitane médiévale, il faut également citer la Chanson de la Croisade, récit en vers de la croisade contre les albigeois et le Roman de Flamenca, roman courtois sur le thème du désir et de la jalousie.
Aux XIVème et XVème siècles, la littérature occitane entre dans une phase de déclin relatif et ne joue plus un rôle déterminant au niveau européen. Pendant ce temps le français acquiert un certain prestige littéraire aussi bien dans le royaume que hors du royaume et la littérature d‟oïl va jouer un rôle moteur au niveau européen. Mais il s‟agit là de phénomènes relevant de l‟histoire littéraire ; cette situation ne constitue pas une menace pour la pratique de l‟occitan et ne conduit pas à une substitution du français à l‟occitan comme langue écrite.
On possède un certain nombre de chroniques en occitan, dont la rédaction s‟échelonne du XIIème au début du XVIème siècle : la chronique romane de Montpellier dite du Petit Thalamus (1088-1428), la Chronique du siège de Damiette (XIIIème siècle), la Chronique des comtes de Foix (XVème siècle), l‟Histoire journalière (1498-1539) du marseillais Honorat de Valbelle... [17/18]

Dans le domaine de lécrit non littéraire on assiste, dès le Xème siècle, à l‟apparition de mots, d‟expressions, de membres de phrases et parfois de phrases entières (serments) en occitan, dans des textes en latin (latin farci). A la fin du XIème siècle apparaissent les premiers textes rédigés entièrement en occitan, ce sont, dans un premier temps des listes ou des inventaires ne comportant pas de verbes conjugués, (une liste de cens conservée dans le cartulaire de l‟abbaye de Sauxillanges (63), rédigée entre 1060-1073 est le plus ancien document connu de ce type). Le premier texte connu rédigé entièrement en occitan, daté et comportant des phrases complètes avec des verbes conjugués, est l‟acte de donation des biens d‟un hobereau rouergat, Adémar Ot, à sa fille Guilhelma (10 avril 1102).
Au XIIème siècle, l‟usage de l‟occitan pour la rédaction de documents non littéraires est attesté par un certain nombre de chartes. Au XIIIème siècle il s‟étend à l‟ensemble des provinces

d‟oc. Aux XIVème et XVème siècles cet usage, concurremment au latin, est courant dans tous les domaines de l‟écrit : chartes, archives municipales, pratique notariale, procès verbaux des assemblées d‟Etats, contrat commerciaux, correspondance administrative, commerciale, privée, livres de raison ...etc. Enfin, il faut signaler qu‟à partir du XIIIème siècle, l‟occitan a été utilisé comme langue scientifique (traités de mathématique, de chirurgie, de botanique, de grammaire et de poétique...)
Les Premiers textes en français apparaissent dès la fin du XIVème siècle dans le Nord de l‟Auvergne, mais cent ans plus tard dans le sud de la même province. C‟est dans le courant du XVIème siècle que le français se substitue massivement et définitivement à l‟occitan, comme langue écrite, dans l‟ensemble des provinces d‟oc. Les textes les plus tardifs rédigés vers 1620, proviennent du Rouergue et de Provence orientale. Le registre paroissial de Rieupeyroux (Aveyron) est rédigé en occitan jusqu‟à l‟an 1644. Le Béarn constitue une exception, puisque le gascon y est utilisé jusqu‟en 1789, voire jusque vers 1815 par certains notaires.
C‟est également au XVIème siècle que les usages graphiques médiévaux tombent en désuétude. Entre 1550 et 1650, au moment même où le français se généralise pour l‟ensemble des usages écrits, on assiste, en Provence, en Languedoc et en Gascogne, à une renaissance poétique. Mais les écrivains de cette “Renaissance baroque” utilisent des graphies individuelles, plus ou moins inspirées des conventions en usage pour le français ; seul le poète Pey de Garros, conseiller au Parlement de Pau, a une véritable réflexion sur la graphie et utilise un système s‟efforçant de concilier les anciens usages et les exigences de notation de la langue moderne, mais il ne sera pas suivi.

De l‟an 1000 jusqu‟à 1500 ou 1550 l‟écrit occitan est dans une situation de normalité sociale, même s‟il existe une autre langue écrite : le latin. Durant cette période, il gagne constamment du terrain sur ce dernier dont les usages régressent. De fait, l‟intrusion du français a lieu au moment même où l‟occitan est sur le point de supplanter définitivement le latin comme langue écrite usuelle.
Après 1550, l‟écrit occitan est dans une situation de marginalité : on écrit en occitan soit pour faire de la littérature populaire (théâtre carnavalesque, chansons...), soit par une démarche qu‟on qualifierait aujourd‟hui de choix militant. Ce “choix militant” est exprimé dès la fin du XVIème siècle par Pey de Garros qui déclare choisir d‟écrire en gascon : [18/19]

Per l‟aunor deu país sosténguer. (Pour soutenir l’honneur du pays) Et per sa dignitat manténguer. (Et pour maintenir sa dignité)

Jusqu‟au XIXème siècle on est dans une période d‟anarchie graphique. Parallèlement la littérature occitane se cantonne de plus en plus dans des genres considérés comme mineurs ou populaires (chanson, théâtre carnavalesque, parodies burlesques...). L‟émergence de graphies codifiées modernes est le résultat d‟un processus, lié à la renaissance littéraire de la langue et au militantisme culturel, qui commence vers 1850 et qui n‟est pas encore totalement achevé.
A la fin du XVIIIème siècle on commence à redécouvrir les textes du Moyen Age et à partir du début du XIXème on assiste à différentes tentatives de codification de la graphie sur la base des usages médiévaux : Fabre d‟Olivet (Languedoc oriental), Honnorat (Provence), abbé Moutier (Drôme), Joseph Roux (Limousin)... mais jusqu‟au début du XXème siècle ce sont d‟autres types de graphie qui restent d‟un usage majoritaire (notamment la graphie dite mistralienne pour le provençal, dont on va reparler).
Au XXème siècle les félibres languedocien de l‟Escòla Occitana (Estieu et Perbosc) et du Grelh Roergàs (Mouli), puis le mouvement occitaniste, dotent l‟occitan d‟une graphie unifiée qui représente une codification et une adaptation à la langue moderne de la graphie en usage dans les textes médiévaux. C‟est une graphie englobante qui atténue à l‟écrit les différences dialectales sensibles à l‟oral, tout en respectant l‟originalité de chaque dialecte. Elle a été codifiée de façon à peu près définitive par le grammairien (et pharmacien) Louis Alibert (1884-1959). Mais dans l‟usage des flottements subsistent sur certains détails graphiques et sur quelques questions de norme linguistique (principalement la question du -e dit “de soutien”
dans les emprunts savants). Le Conseil de la Langue Occitane (CLO), créé d‟abord de façon informelle, puis constitué en association en 1998 s‟efforce de résoudre ce genre de questions.


  1. La graphie normalisée ou “occitane”, présentation.


La graphie normalisée ou occitane ou classique est, comme on vient de le voir, issue de la codification et de l‟adaptation à la langue moderne des usages graphiques médiévaux. De ce fait, elle revêt un aspect archaïsant et étymologisant. Mais d‟un point de vue fonctionnel elle se caractérise essentiellement par son caractère englobant : un même graphème peut donner lieu à des réalisations différentes suivant les parlers, par exemple :
  • j (et g + e, i) peut être réalisé [d], [dz], [t], [ts], [z], [] (voir annexe II)
  • s morphème du pluriel, et certaines consonnes finales telles que p, t, c, ch sont écrites systématiquement mais peuvent être ou non réalisées1 suivant les dialectes.
  • a final post-tonique (qui s‟oppose à /e/, /i/, /u/, /y/), peut être réalisé : [], [a], []... (voir annexe I). [19/20]
  • n final est noté systématiquement alors qu‟il s‟est amuï dans la plupart des parlers de l‟ouest Occitan (Languedoc, Limousin, Auvergne et une partie de la Gascogne),
  • peut être réalisé [j] ou [je].
Mais, pour chaque variété, les correspondances graphie/phonie sont, en principe, régulières et le système reste cohérent. De plus, le caractère englobant de la graphie n‟implique pas qu‟il n‟y ait pas de variantes à l‟écrit. Les variantes dites irréductibles2 sont notées : nuèch / nuèit (nuit) , fach / fait (fait), vergonha / vergonja (honte), cantar / chantar (chanter) ; sentiá (il sentait) peut valoir [sen'tje] ou [sen'tj] mais on écrira sentia [sen'tia] à Nice3.
Cette graphie n‟est pas strictement phonologique mais plutôt sur-phonologique dans la mesure où elle note toujours plus d‟opposition qu‟il n‟en existe dans tel ou tel parler vernaculaire ou dans tel ou tel standard de prononciation, par exemple :
  • opposition /b/-/v/ qui a disparu en languedocien et en gascon.
  • triple opposition /  / d / t /, souvent réduite à deux termes, voire à un seul dans certains parlers languedociens (voir annexe II).
  • opposition tz [ts] / s [s] en finale, disparue en dehors du gascon et du languedocien aquitano- pyrénéen.
  • opposition entre diphtongues et triphtongues telles que iu [iw] / ieu [jew], la plupart des parlers connaissant l‟une ou l‟autre, mais rarement les deux.
Enfin, il faut signaler que le phonème /u/ est noté o, le phonème // est noté ò, le phonème // : nh, et le phonème // : lh.
On peut dire que la graphie normalisée note ce que Pierre Bec, à la suite de Weinreisch a appelé un dia-système et que l‟apprentissage de la graphie suppose l‟apprentissage de ce dia- système.
Dans une graphie de ce type, le lien graphie/phonie n‟est pas explicite : il n‟y a pas de lisibilité universelle dans le sens où je peux lire un texte à haute voix avec ma prononciation sans du tout savoir comment il serait prononcé par l‟auteur. Pour le savoir, il me faut connaître le parler de l‟auteur (ou au moins, les règles de correspondances graphie / phonie propres au parler de l‟auteur) ou disposer d‟une transcription phonétique. En revanche, elle rend possible

1 Mais même là où elles sont réalisées, elles le sont à la pause mais pas toujours en phonétique syntactique, car il se produit des phénomènes de sandhi. En outre, dans les dialectes où elles ne sont pas prononcées à la pause, elles sont plus où moins latentes car elles réapparaissent dans certaines liaisons, ou dans la dérivation (voir annexe I).
2 En fait : non réductibles par la graphie.
3 On notera que, indépendamment de toute référence à l‟étymologie, la forme niçoise sentia [sen'tia] (sans
accent sur le a) , légitimise le de sentiá [sen'tje]~[sen'tj].
une lecture cursive des textes sur l‟ensemble de l‟espace occitan alors qu‟une transcription phonétique ne permet qu‟un simple déchiffrage dès lors que le parler du scripteur s‟éloigne quelque peu de celui du lecteur.
Actuellement cette graphie est largement majoritaire dans la plupart des régions occitanes4, sauf en Provence où elle reste fortement concurrencées par la graphie dite mistralienne, mise au point au XIXème siècle par Joseph Roumanille. C‟est en graphie [20/21] mistralienne et en provençal rhodanien qu‟ont été écrites une grande partie des oeuvres majeures de la renaissance littéraire du XIXème siècle.

  1. La graphie mistralienne5 et la question de la graphie en Provence.


Dans la Provence de la fin du XVIIIème siècle la graphie “classique” (médiévale) même si elle n‟est plus pratiquée est, d‟avantage qu‟en Languedoc, considérée comme autochtone. Jusqu‟en 1789, elle est connue et lue par les juristes pour des raisons utilitaires, car les Statuts de Provença, qui sont la base du droit local, ont été rédigés en occitan au XIVème siècle. Mais les différences entre les usages graphiques du XIVème et ceux du XVIIIème sont interprétées exclusivement comme des différences linguistiques (ce qui est parfois le cas, mais pas toujours) et la graphie médiévale n‟est pas considérée comme utilisable dans le présent.
Au début du XIXe siècle, deux types de graphie sont utilisés en Provence :

  1. La graphie dite des trouvères marseillais, issue des traditions d‟écriture des XVIIème et XVIIIème siècles et des choix effectués pas Achard en 1784 dans son Dictionnaire de la Provence. C‟est une graphie étymologique et grammaticale, elle emprunte certaines conventions à la graphie française : [u] est noté ou, [] est noté gn, [] final atone issu de Alatin est noté o, mais elle rétablit la graphie lh, conformément à l‟usage classique, alors même qu‟en provençal le phonème // est réduit à /j/ : fuelho, filho ; elle note -s, morphème du pluriel, ainsi que certaines consonnes finales, disparues de la prononciation en Provence6 : cantèt („il chanta‟), bec („bec‟), prim („mince‟, prononcé [pri  ]), leis meissouns (les moissons), nuech (nuit)7. Pour simplifier, on peut dire que cette graphie se situe à mi-chemin entre les deux graphies actuellement en usage.
  2. Des graphies phonétiques spontanées plus ou moins anarchiques et utilisant les conventions de l‟orthographe française pour représenter les sons. Ce type de graphie est utilisé par des poètes tels que Victor Gélu (1806-1885) ou Gustave Bénédit (1802-1870).

En 1846, la graphie adoptée par le docteur Honnorat, de Digne, dans son Dictionnaire provençal-français ou Dictionnaire de la langue d’oc ancienne et moderne, reste assez proche de la graphie des trouvères marseillais mais représente un pas de plus vers la restauration des usages classiques par la notation -a de la voyelle issue de A latin post-tonique (réalisée majoritairement [] ou [], mais aussi [a] dans certaines zones). Il en est de même pour la graphie de Damase Arbaud, éditeur des Chants populaires de la Provence (2 vol., 1862-1864) qui rétablit le graphème -tz de la 2ème personne du pluriel des verbes, passé à [s] ou totalement amuï dans la prononciation, le m de la 1ère personne du pluriel (noté jusque là n, l‟opposition
/m/-/n/ étant neutralisée en finale) et le -r de l‟infinitif (amuï en occitan moderne). [21/22]

4 La graphie du projet DIGaM (Dictionnaire du Gascon Moderne), préconisée par Jean Lafitte pour le gascon, s‟éloigne sur un certain nombre de points de la graphie normalisée (ou“occitane”) proprement dite, mais s‟incrit dans le cadre des mêmes choix fondamentaux et doit donc être considérée comme une variante de la graphie normalisée.
5 On parlera de graphie mistralienne (proprement dite), uniquement en ce qui concerne le provençal car c‟est pour ce dialecte qu‟elle a été conçue et codifiée de façon rigoureuse, pour les autres dialectes on parlera de “graphies d‟inspiration mistralienne”.
6 Mais pas dans d‟autres régions comme le Languedoc ou la Gascogne.
7 Exemples tirés des Oeuvres provençales du docteur L. D’Astros, Aix-en-Provence, 1867.
La graphie dite mistralienne, mise au point en réalité par Joseph Roumanille, représente un compromis entre la graphie des trouvères marseillais et les graphies phonétiques spontanées, mais elle laisse de côté la tradition ancienne et la pan-occitanité. Elle ne sera adoptée qu‟avec réticence en 1853 par Mistral, alors âgé de 23 ans, sous la pression de Roumanille8. En effet Mistral qui admirait l‟oeuvre d‟Honnorat avait commencé à composer son poème Mirèio dans une graphie proche de celle des trouvères marseillais.

Par rapport à la graphie occitane normalisée, la graphie mistralienne est davantage basée sur les conventions orthographiques du français : /u/ est noté ou, // est noté o, // : gn, la voyelle issue de A latin post-tonique (réalisée majoritairement [] mais aussi, localement [] ou [a]) est notée o. De plus, elle ne note pas -s morphème du pluriel ni certaines consonnes finales amuïes dans la prononciation en provençal mais qui se retrouvent dans la dérivation ou dans certaines liaisons (et qui sont prononcées dans d‟autres dialectes).
Exemples :


graphie
mistralienne
graphie
occitane

[kanta]
canta
cantat
chanté
[kan'tad]
cantado
cantada
chantée
[kan'ta]
canta
cantats
chantés
[kan'tad]
cantado
cantadas
chantées
[lu sa]
lou sa
lo sac
le sac
[la 'sak]
la saco
la saca
le “gros sac”
[lej~li 'sak]
lei~li saco
lei sacas
les “gros sacs”
[la ne]
la nue 9
la nuech
la nuit
[net e du()]
nuech e jour 10
nuech e jorn
nuit et jour

La graphie mistralienne écrit également la mountagno, li~lei mountagno, l’espalo, cantas, voulèn là où la graphie occitane écrit la montanha, lei montanhas, l’espatla, cantatz,

volèm. ([la munta], [li~lej munta], [lespal], [kanta(s)], [vul montagnes, l‟épaule, vous chantez, nous voulons)
] ; la montagne, les

On peut donc dire que la graphie mistralienne est plus strictement phonologique que la graphie occitane, et aussi plus phonétique dans le sens ou le rapport graphie-phonie y est plus immédiat et plus explicite. Mais de ce fait même elle a tendance à survaloriser les différences dialectales et à rendre l‟intercompréhension plus difficile. Au contraire, la graphie occitane est un moyen efficace de gérer la variation tout en évitant d‟imposer un standard linguistique univoque. [22/23]
On peut dire également que la graphie mistralienne est simple à l‟apprentissage et à l‟encodage, mais plus difficiles au décodage (du moins pour un locuteur possédant une variété différente de la variété transcrite).
Dans les académies d‟Aix-en-Provence et de Nice, les deux graphies sont enseignées. Dans les années 1970 une circulaire du recteur de Nice, préconisant l‟usage exclusif de la graphie mistralienne a été annulée par le Conseil d‟Etat.

Les deux graphies en présence ont chacune sa légitimité, mais il s‟agit de légitimités différentes : dans le cas de la graphie occitane on a affaire à une tradition ancienne qui a été interrompue et restaurée, dans le cas de la graphie mistralienne à une tradition récente (150 ans)

8 En témoignent plusieurs lettres de Mistral, notamment une lettre du 14 août 1853 à Roumanille et une du 9 octobre 1853 à Anselme Mathieu.
9 Ou la niue [la njø] en provençal rhodanien.
10 Ou niuech e jour [njøts e dzur] en provençal rhodanien.
mais ininterrompue. Dans la situation actuelle, il est illusoire de penser qu‟une des deux graphies peut éliminer l‟autre. Les deux courants, occitaniste et provençaliste, se sont longtemps opposés de manière assez violente sur la question de la graphie ; mais actuellement on assiste à un déplacement du débat qui est de plus en plus un débat entre d‟un côté, ceux, provençalistes et occitanistes, qui acceptent la pluralité de graphies et de l‟autre une minorité agissante qui veut imposer l‟usage exclusif de la graphie dite mistralienne. En effet, on a vu, ces dernières années, se dessiner la possibilité d‟un consensus tendant à affirmer l‟équivalence des termes occitan et langue d’oc, prenant acte de l‟existence de deux graphies en usage et affirmant la nécessité de gérer ensemble cette situation, dans le respect mutuel et sans chercher à imposer un monopole d‟une des deux graphies. Cette ligne de conduite a été affirmée solennellement à Marseille en novembre 1999 par les responsables des deux principales organisations représentatives du mouvement culturel : le capoulié11 du Félibrige12 et le président de l‟IEO13.
Cependant une fraction radicale du courant provençaliste refuse ce consensus, continue à entretenir la polémique et à préconiser l‟usage exclusif de la graphie mistralienne présentée comme la seule graphie authentiquement provençale. Cette situation est fondamentalement nuisible pour l‟avenir (déjà bien compromis) de la langue et de la culture d‟oc en Provence car elle met certains élus en situation de pouvoir jouer les uns contre les autres en fonction de leurs intérêts électoraux. Elle leur donne de plus un excellent prétexte pour ne rien faire. Récemment, on a vu un rapport sur la langue et la culture régionales en région PACA, qui s‟efforçait de promouvoir une voie consensuelle et proposait de développer un certain nombre de projets concrets, enterré par le président du Conseil régional qui l‟avait lui-même commandé, à cause des pressions exercées par les provençalistes radicaux.

Enfin, il faut signaler deux tentatives de création de graphies intermédiaires :
  • Dans les années 70, un groupe de travail qui se réunissait au Centre Culturel de Cucuron (Vaucluse), a proposé une version simplifiée de la graphie occitane que ses promoteurs ont appelée graphie classique de base. Par rapport à la graphie occitane « stricte », cette graphie se caractérise essentiellement par les traits suivants : [23/24]
  • simplification des groupes consonantiques réalisés comme des consonnes simple en provençal : espala au lieu de espatla (épaule), semana au lieu de setmana (semaine), pessegue au lieu de persegue (pêche)…
  • finale [je] de l‟imparfait et de certains substantifs féminins notée -ié au lieu de –iá.
  • phonème /d/ en position intervocalique noté par le seul graphème j (ou g devant e et i) au lieu de tj ou j (tg ou g devant e et i)14 suivant l‟étymologie.
  • abandon du graphème -tz en finale de mot, au profit de -s, sauf dans les deuxièmes personnes du pluriel des verbes : gròs, las, pos, dès, plas, cantatz au lieu de gròs, las, potz, dètz, platz, cantatz (gros, fatigué, puits, dix, il plait, vous chantez).
Un recueil de textes à vocation pédagogique15 a été publié en 1982 dans cette graphie et récemment un Manuel pratique de provençal contemporain16. Bien qu‟elle soit utilisée occasionnellement par certains rédacteurs d‟articles de presse (notamment dans le mensuel Aquò d’Aquí), elle n‟a pas donné lieu, jusqu‟à présent, à une production significative ; la quasi totalité des textes publiés en provençal, l‟étant dans l‟une ou l‟autre des deux graphies précédemment décrites.


11 Capoulié : président du Félibrige.
12 Félibrige : Organisation fondée en 1854 par Frédéric Mistral.
13 IEO : Institut d‟Etudes Occitanes (fondé en 1945).
14 Voir annexe 2 ; en occitan médiéval et dans certains parlers actuels, tj correspond à une affriquée tendue ou géminée et j à une affriqué relachée ou une fricative.
15 Lo provençau dei vaus e dei còlas : testes occitans de Provença en parlar dau Liberon per ensenhar la
lenga. Centre Culturau Cucuronenc, 1982.
16 Par Alain Barthélemy-Vigouroux et Guy Martin (voir bibliographie)
  • Au début des années 80, le professeur Jean-Claude Bouvier, avait proposé une graphie mixte notant les voyelles comme le fait la graphie mistralienne et les consonnes comme le fait la graphie occitane (il est à remarquer qu‟une telle graphie n‟est pas très éloignée de celle des
« trouvères marseillais » du début du XIXème siècle). Cette proposition, qui à l‟époque n‟avait pas eu de suite, a été reprise en 1999 par une association intitulée « Dralhos Novos : per l‟unitat grafico » ; mais jusqu‟à présent, aucun texte n‟a été publié dans cette graphie.17
De telles initiatives partent d‟intentions louables (un souci pédagogique pour la première, une volonté d‟unification pour la seconde). Mais le danger est que, si l‟usage de ces graphies se développe, on se retrouve, non plus avec deux, mais avec quatre graphies ; ce qui rendrait la situation en Provence, non seulement insoluble, mais encore ingérable.
  1. Occitan standard et occitan élaboré

On a vu qu‟il existe une norme graphique englobante. Mais, pour autant, quelle langue écrit-on ? Ecrit-on en langue vernaculaire avec une graphie englobante ? La réponse est négative ; généralement, les formes écrites de la langue sont des formes “élaborées”. [24/25]
La notion de langue élaborée, empruntée à la sociolinguistique corse18, nous semble un concept utile pour l‟analyse des pratiques de langues en situation de minorisation et dialectalement fragmentées, mais dotées, comme l‟occitan, d‟une tradition d‟écriture. On s‟efforcera de la définir par rapport à la notion de standard :

  • Le standard est une norme théorique, résultat d‟un processus volontaire de standardisation et de codification. On dira que c‟est la norme des normalisateurs. Il existe des formes standard d‟occitan, que ce soit l‟occitan standard général (ou référentiel, ou large ou fédéral) proche des parlers languedociens, ou des tentatives plus ou moins abouties de créer des standards dialectaux. Ces formes standard son plus ou moins bien acceptées par les utilisateurs et s‟incarnent plus ou moins dans leurs pratiques.
  • La langue élaborée est la norme des utilisateurs telle qu‟elle se dégage des pratiques d‟écriture ou de l‟activité militante ou associative, c‟est donc le produit d‟une pratique sociale (littéraire, associative, militante...), même si cette pratique reste très marginale par rapport à la société globale. La langue élaborée se distingue du vernaculaire pur mais elle n‟est pas toujours codifiée de façon explicite et peut laisser une certaine place à la variation interne ; elle peut être plus ou moins proche d‟un standard théorique. On peut également la définir comme l‟ensemble des pratiques linguistiques autres que la pratique vernaculaire quotidienne ; elle englobe donc les notions de langue littéraire et de langue écrite, mais ne se limite pas à celles- ci.
On dira aussi que le standard est une norme explicite ; la langue élaborée, une norme implicite.
Il existe différentes variétés d‟occitan élaboré qui ne recoupent pas toujours les dialectes tels qu‟ils sont définis par les dialectologues :
  • Le provençal rhodanien littéraire : il est parfaitement codifié d‟un point de vue linguistique. C‟est pour transcrire cette variété qu‟a été élaborée la graphie dite mistralienne. Dans le cas du provençal rhodanien, il y a quasi-coïncidence entre langue élaborée et standard théorique.





17 La phrase suivante [akeste vjade avje dita ds fej di
lu pus n katre seman] (cette fois-ci il

avait jeté dix feuilles dans le puits en quatre semaines) s‟écrirait : aqueste viatge aviá gitat dètz fuelhas dins lo potz en quatre setmanas, en graphie occitane “stricte” ; aqueste viage avié gitat dès fuelhas dins lo pos en quatre semanas en graphie “de Cucuron” ; aqueste viatge avié gitat dètz fuelhos dins lou poutz en quatre setmanos en graphie “Dralhos Novos” ; aqueste viage avié gita dès fueio dins lou pous en quatre semano en graphie mistralienne.
18 Jean CHIORBOLI, La langue des corses. Notes linguistiques et glottopolitiques, S.n.e. Bastia, 1992.
  • Il existe également un provençal commun qui est plutôt le provençal des occitaniste19, très proche du rhodanien littéraire, il s‟en écarte sur quelques points de détail dans le sens à la fois d‟une plus grande prise en compte de l‟ensemble des parlers provençaux et d‟un plus grand souci de pan-occitanité (canti plutôt que cante : „je chante‟ ; ame plutôt que eme : „avec‟...) 20.
  • Il existe un niçois littéraire, même si d‟un point de vue dialectologique le niçois doit être considéré comme une variété de provençal. [25/26]
  • Il existe également un languedocien écrit usuel qui n‟est pas toujours conforme en tous points aux préconisations des ouvrages de référence en matière de norme21.
  • Le gascon écrit oscille entre une norme béarnisante et une norme plus pan-gasconne.
  • Le limousin littéraire est basé essentiellement sur les parlers du Périgord et du nord de la Corrèze.
L‟auvergnat et le vivaro-alpin sont assez peu écrits et on peut dire qu‟il n‟existe pas de formes élaborées socialement instituées, pouvant se rattacher à ces dialectes dont généralement les pratiques d‟écriture procèdent plus directement de la langue vernaculaire.
Une koinè est en cours d‟élaboration pour les parlers alpins des vallées italiennes. Il s‟agit là d‟un standard théorique. Mais il sera intéressant de voir si ce standard théorique va donner lieu à l‟émergence d‟une langue élaborée.

L‟existence de pratiques savantes, culturelles, associatives ou militantes, mettant en jeu des variétés élaborées, va dans le sens de l‟unification de la langue, non pas par des processus artificiel de standardisation (qui sont également utiles à un autre niveau) mais de façon naturelle, par la communication. De fait, la pratique des utilisateurs fait que les variétés élaborées d‟occitan tendent à se rapprocher de plus en plus par le lexique et la syntaxe pour tendre vers une situation où la langue élaborée, même si elle est apparemment dialectale, est de plus en plus une langue commune revêtue d‟un habillage dialectal 22 : un peu comme dans la tragédie grecque, les couplets lyriques en dorien ne sont pas en vrai dorien, mais dans un attique habillé à la dorienne. On peut s‟en réjouir ou le déplorer : il n‟en demeure pas moins que l‟existence d‟une graphie englobante et de variétés élaborées fonctionnant dans un sens convergeant, sont une condition nécessaire (mais sans doute pas suffisante) à une certaine survie de la langue, dans une situation où on peut prévoir que la pratique vernaculaire héritée aura totalement cessé dans une trentaine d‟années.

Références bibliographiques


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19 Même si certains occitanistes écrivent en rhodanien (mais en employant la graphie occitane).
20 C‟est, par exemple, le provençal utilisé dans Mesclum, la page occitane hebdomadaire du quotidien La Marseillaise.
21 Grammmaire d‟Alibert, Compendi de P. Sauzet... (voir bibliographie) ; ces ouvrages ne sont d‟ailleurs
pas forcément toujours d‟accord entre eux.
22 Patrick Sauzet parle de stylisation des différences dialectales.
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Occitanes, 34000 Montpellier, 1990. [28/29].../...

ANNEXE I. Exemples de graphies et de réalisations phonétiques
  • nevèt [net], [nev] (il neigea)
  • prim [prim], [prin], [pri  ] : mince (au masculin)
prima [prim], [prim], [prima] : mince (au féminin)
  • nuèit [nwjt], [njt] (nuit)
nuèch (nuech) [nt], [nts], [nt], [nts], [n], [ne], [nj],
nuòch [njt]
  • lo còp # [lu kp], [lu k], ([lu kw]23) (le/les coup(s))
los còps # [lus kps], [lus kts], [lus kt], [luh k], [lu k], lei còps [lej~li k]
lo còp de [lu kd_de p], [lu k(w) de p] (le/les coup(s) de pied)
los còps de pè [lus k de p], [lus k de p], [lus kd_de p], [luh kd_de p], [lu k de p],
lei còps de pè [lej~li k(w) de p]
  • vida /bidÅ/ /vidÅ/ (vie) [bi], [bi], [bi] ; [vid], [vid], [vida].
Le graphème a en finale post-tonique, correspond à un phonème qu‟on a représenté par /Å/, qui s‟oppose à /e/, /i/, /u/,
/y/ et se réalise localement [], [], [], [a]. Dans certains sous-systèmes qui neutralisent l‟opposition //-/u/ en finale post-tonique, /Å/ peut prendre le timbre [u] (provençal rhodanien). D‟autres sous-systèmes neutralisent l‟opposition
/Å/-/e/ en [] (gascon occidental)
    1. système général à 5 voyelle post-toniques :
a /Å/ []~[]~[a]~[]24 ; e /e/ [e] ; i /i/ [i] ; o /u/ [u], u /y/ [y]
    1. sous-système à 4 voyelles post-toniques : a, (o)25 /Å/ []~[u] ; e /e/ [e] ; i /i/ [i] ; u /y/ [y]
    2. sous-système à 4 voyelles post-toniques : a, e // [] ; i /i/ [i] ; o /u/ [u] ; u /y/ [y] [29/30]
  • la pena [la pen], [la pen], [la pena], [l pen] (la peine)
las penas [las pens], [las pens], [las penas], [la pena] [la pena] (les peines)
lei penas [lei~li pen]
li penas [li pena]
(rassemblement, cloche)

1
2
3
4
acampada
[akampada]
[akampad]
[akampad]
[kmpad]
campana
[kampana]
[kampan]
[kampan]
[kmpn]
  1. : a réalisé [a] dans toutes les positions.
  2. : a post-tonique réalisé [].
  3. : a post-tonique réalisé [].
  4. : a atone et a tonique suivi de n, réalisés [].


graphie
1
2
3
4
5
6

parlat
[parlat]
[parlat]
[parla]
[parla]
[prla]
[parlat]
parlé
parlar
[parla]
[parla]
[parla]
[parla]
[prla]
[parla]
parler
parlatz
[parlats]
[parlas]
[parlas]
[parla]
[prla]
[parlat]
parlez

  1. Dans [kw], forme caractéristique du provençal central et maritime, [w] provient de la vocalisation de [p] final. Dans la pratique, la graphie de cette forme n‟est pas homogène, certains écrivent p, considérant que cette forme peut englober [kw], d‟autres écrivent còup.
  2. Le signe ~ signifie que les éléments cités sont des allomorphes, il sépare ici différentes variantes phonétiques géographiques ;
« a /Å/ []~[]~[a]~[] » doit donc être lu : « le graphème a, représente un phonème /Å/ réalisé localement [], [], [a] ou [].
  1. Les parlers qui, comme le provençal rhodanien, neutralisent l‟opposition -a // -o /u/, ont tendance à éliminer les finales en o []~[u] au masculin, soit par changement de genre : lo píbol [lupib~u] > la piba [lapib~u] (le peuplier), soit par changement de classe morphologique : lo còdol [lukdu] > lo code [lukde] (le caillou).

  • TROLL > dròlle [drlle], [drle] garçon
  • SEPTIMANA > setmana [semman], [seman] semaine
  • SPATULA > espatla [espall], [espal], [espanl] épaule
  • CAPITETUS > cabdet [kabdet] [kaddet] [kaptet] [kattet] [katet] [kadet] ([kade]) cadet
  • FEMINA > femna [fenn], [fen] ; hemna [hemn] ; frema [frem] femme
[29/31]



ANNEXE II. Notation des affriquées
ch tj ~ tg (+ e, i) j ~ g (+ e, i )

Représentation phonologique

A
B
C
D

achorrar

/TŠ/

/TŠ/

/TŠ/

/TŠ/

viatjar

/DŽ/

/TŠ/

/TŠ/

/DŽ/

assajar

/ Ž/
/(d)Ž/

/TŠ/
/ DŽ/
ou i /j/1

1 / d/ graphié j , ou /j/ graphié i (ex. assajar /asa da/ ou assaiar /asaja/).

Représentation phonétique

A
B
C
D
A1
A2
A3
C1
C2
D1
D2
D3 3
D4
achorrar
[t]
[tj]
[]1
[t]
[t]
[ts]
[t]
[ts]
[s]
[]
viatjar
[d]
[dj]
[dj]
[t]
[t]
[ts]
[d]
[dz]
[z]
[]
assajar
[]
[j]
[j]
[(d)]
[t]
[ts]
[d]
ou i [j]1
[dz]
ou i [j]2
[z]
ou i [j]2
[]
ou i [j]2

1 Dans ce cas il y a neutralisation de l‟opposition /t/ - // (// distinct de /s/ et de /t/ est un phonème particulier au gascon et au languedocien aquitano-pyrénéen).
2 [d] graphié j , ou [j] graphié i (ex. assajar [asa da] ou assaiar [asaja]
3 lorsqu‟on a ch [s] et tj [z], on a toujours s [] et z (ou VsV) [], il n‟y a donc pas neutralisation de l‟opposition entre
ch et s, ou tj et z (ou VsV)


A1 : gascon oriental et languedocien aquitano-pyrénéen.
A2, A3 : gascon occidental.
B : Bitterois, Nord-Aveyron, Lozère.
C : languedocien oriental et septentrional
D : nord-occitan (D1, D2, D3, D4), provençal (D1, D2).

N.B. On remarquera que, même si le type A n‟était pas attesté, l‟utilisation des trois graphème ch, tj, j, serait nécessaire au maintien d‟une graphie unitaire englobant les types B, C et D. [31/32]

ANNEXE III.


Cette annexe présente un texte transcrit dans différents dialectes et dans différentes graphies accompagnées d‟une notation phonétique. La version originale est la version limousine extraite de : Jan GANHAIRE, Lo darrier daus Lobaterras, IEO, 1987, p. 55). Les textes 1 à 5 relèvent d‟un type de langue élaboré (littéraire) et leur transcription phonétique représente une prononciation théorique “moyenne” ; le texte 6 est une auto-production s‟efforçant de reproduire le plus exactement possible un parler vernaculaire acquis en partie par transmission familiale.

Conventions :
  • [s] : apico-alvéolaire ; [z] : apico-alvéolaire.
  • [s]: prédorso-alvéolaire ; [z] : prédorso-avéolaire.
  • Le  indiquant la nasalité est placé à côté de la voyelle, et non au dessus, afin de signifier qu‟il ne s‟agit pas de véritables voyelles nasales comme en français standard, mais de voyelles orales pourvues d‟un apendice nasal (sauf dans le texte n° 6 où on a de véritables nasales). (On pourrait également noter )
  • [] = [d] rétroflexe.
  • R apical est noté [r], R uvulaire est noté [] ; l‟opposition entre un [r] apical bref et un [r] apical long n‟est notée qu‟en position intervocalique (en position non intervocalique le /r/ est normalement long = à plusieurs battements). En limousin (texte 1), il n‟y a qu‟un seul type de /R/, réalisé localement [r] ou [] (parfois, dans un même lieu, [] par les jeunes et [r] par les vieilles générations) ; en gascon et en languedocien (textes 2 et 5) on a, en position intervocalique, une opposition /r/-/r/ ; en provençal (texte 3), une opposition /r/-// ; dans le texte n° 6, une opposition //-/r/ ; en niçois il existe un seul type de R, classiquement décrit comme apical par les grammaires normatives, mais que la plupart des locuteurs actuels réalisent [] uvulaire. (N.B. : dans les deux annexes précédentes, on a négligé la distinction entre [r] et [] ainsi que celle entre[s] et [s], [z] et [z], [a] et []).
  • Les parenthèses ( ) indiquent qu‟un élément est facultatif lorsqu‟il s‟agit d‟un mot ; qu‟il n‟est pas présent dans toutes les sous-variétés concernées lorsqu‟il s‟agit d‟un son.
  • Lorsqu‟on cite plusieurs variantes d‟un même élément, ces variantes sont séparées par des barres obliques penchées à gauche (anti-slashs) : \ \ .
  • (\ \) : variante considérée comme marginale, ou minoritaire, dans la norme graphique ou dans la variété considérée.
N. B. Le languedocien et le gascon connaissent des spirantes sonores ; mais la différence entre spirantes sonores et occlusives sonores n‟est pas phonologique, elle est purement contextuelle.

TRADUCTION FRANÇAISE
Après presque une lune, nous fîmes escale dans une île. Le port s‟appelait Famagouste. Nous pûmes y embarquer de l‟eau douce, de la viande et des fruits qui n‟avaient rien à voir avec nos pommes et nos (petites) poires : la peau en était comme du velours et la chair en était un peu filandreuse, mais agréablement sucrée et aqueuse. Je ne compris pas le nom que lui donnaient les gens de ce pays ; mais les plus anciens d‟entre nous, ceux du voyage précédent, l‟appelaient d‟un nom latin, persica, c‟est-à-dire : le fruit de Perse. [32/33]

  1. LIMOUSIN

graphie normalisée (dite occitane) Après una luna gaire mens, faguèrem escala
[pre un lyn gjreme  fgeren ejkal graphie d’inspiration mistralienne Aprê uno luno goire mens fogueren eicalo dins una illa. Lo pòrt s‟apelava Famagosta. I poguèrem embarcar de l‟aiga lena, din ynil lu pr pelav fmgut i pugeren embrka de lejg len,
dins uno ilo.Lou port s’opelavo Fomogûto. I pougueren emborcâ de l’eigo leno,
de la vianda e de la frucha que aviá pas res a veire emb nòstras pomas e nòstres de l vjnd e de l fru(t)s ke vj pa re  vejre e  ntra \puma\puma\ e ntrej de lo viondo e de lo frucho que ovio o veire en nôtrâ poumâ e nôtrei
perons : la peu n‟era coma dau velós e la charn n‟era un pauc filandrosa mas
peru la pew nerkum dw velu e la (t)sar ner u  paw filndru ma
peroû : lo peu n’ero coumo dóu veloû e lo char n’ero un pau filondrouso mâ
agradivament sucrada e aigosa. Comprenguí pas lo nom que li donaven la gent
grdivme  ykrad e ejgu kumpre gi pa lu nu  ke li dunave  l (d)ze 
ogrodivoment sucrado e eigouso. Comprenguí pâ lu nom que li dounaven lo gent
d‟aqueu país ; mas los mai ancians d‟entre nautres, los dau viatge d‟avant, dkew pi ma lu mej  ja  dentre \nwtrej\nawtrej\ lu dw vja(d)ze dv  d’oqueu paî loû mai oncian d’entrenautrei, dóu viage d’ovont,
l‟apelaven d‟un nom latin, persica, valent a dire la frucha de Pèrsia.
lpelave  dy  nu  lati persica vlent a dire l fry(t)s de perj]
l’opelaven d’un noum lotí, persica, volent o dire lo frucho de persio.

  1. LANGUEDOCIEN

Graphie normalisée (dite occitane) Après\Aprèp\ gaireben una luna, languedocien méridional : [prj\prg\ gjrebe yn lyn, languedocien septentrional : [ pr gjrebe yn lyn,
Graphie d’inspiration mistralienne Après \Aprèp\ gairebé uno luno, faguèrem escala dins una illa. Lo pórt s‟apelava Famagosta. I poguèrem embarcar fren eskl dinz yn ill lu pr spel fmust i puren embrk fren ehkl din yn ill lu pr pel fmust i puren embrk
faguèren escalo dins uno illo Lou port s’apelabo Famagousto. I pouguèren embarca
d‟aiga lena, de carn e de \frucha\fruta\ qu‟aviá pas res a \veire\véser\ amb(e)
dj len de kr e de \fryt\fryt\ kj \pr\pj\ rez  \ejre\eze\ \n\mbe\
dj len de kr e de fryts kj \pr\pj\ re  ejre \n\mbe\
d’aigo leno, de car e de \frucho\fruto\ qu’abio pas res a beire amb(e)
nòstras pomas e nòstres perons : la pèl n‟èra coma de velós e la carn n‟èra un
nstrs pumz e nstres perus l pl nr kum de eluz e l kr nr yn
nstrh pum e nstreh peruj l pl nr kum de elu e l kr nr yn
nostros poumos e nostres perous : la pel n’èro coumo de velous e la car n’èro un [33/34]
pauc filandrosa mas agradivament sucrada e aigosa. Comprenguèri pas lo pw filndruz mz grimen sykr e juz kumprengri \pl\pj\ lu pw filndru m grimen ykr e ju kumprengri \pl\pj\ lu pauc filandrouso mas agradivoment sucrado e aigouso. Coumprenguèri pas lou nom que li donavan lo monde d‟aquel país ; mas los mai ancians
nun ke li \unn\-u\ lu munde kel pis \mz\mj\ \luz\luj\ mj nsjz nun ke li unu lu munde kel pi mj luj mj nj noum que li dounabou lou mounde daquel païs ; mas lous mai ancias
d‟entre \nosautres\nautres\, los del viatge d‟abans, l‟apelavan d‟un nom latin,
dentre \nuzwtres\nwtres\ luz del bite n \lpeln\-u\ dyn nun lti,
entre \nuwtrej\nwtrej\ luj del bitse n lpelu dyn nun lti, dentre \nousautres\nautres\, lous del biache dabans, l’apelabou dun noum latí, persica, valent a dire la \frucha\fruta\ de Pèrsia.
persica, vlent  ire l \fryt\fryt\ e prsj] persica, vlent  ire l fryts e prj] persica valent a dire la \frucho\fruto\ de Pèrsio.

  1. PROVENÇAL

Graphie normalisée (dite occitane) Après quasi una luna, fagueriam
[aps kasi yn lyn fagerjan
Graphie mistralienne Après quàsi uno luno, faguerian escala dins una \iscla\illa\. Lo pòrt \s‟apelava\se disiá\ Famagosta. I (\ié\li\) eskal di z yn \iskl\il\ lu p \sapelav\se dizje\ famagust i (\je\li\) escalo dins uno \isclo\ilo\ .Lou port \s’apelavo\se disié\ Famagousto.Ié (\li\i\) pogueriam embarcar d‟aiga lena, de carn e de frucha qu‟aviá (pas) ren a vèire pugerjan embaka dajg len de ka e de \fyt\fyts\ kavje (pa) en a vjre pouguerian embarca daigo leno, de car e de frucho quav(pas) ren a vèire
\am(b)e\em(b)e\ nòstrei pomas e nòstrei perons. La pèu n‟èra coma\-e\
\ame\em(b)e\ \n(w)sti\-tei\ pumo e \n(w)sti\-tei\ peru  la pw nrkum (\-e\)
emé \ nostri \-trei\ poumo e \nostri\-trei \ peroun. La pèu n’èro coume (\-o\)
de velós e la carn n‟èra un pauc filandrosa mai agradivament sucrada e aigosa.,
de veluz e la ka nr u  pw filanduz maj agadivame  sukad e ejguz
de velous e la car n’èro un pau filandrouso mai agradivamen sucrado e eigouso
Comprenguèri\-re\pas lo nom que li (\ié\) donavan lei gènts d‟aqueu país ;
\kumpe gri\-re\ pa lu nu  ke li (\je\) dunavu  \lej\li\ \den\dzn\ dakew pais Comprenguère (\-ri\)pas lou nom que ié (li) dounavon li (\lei\) gènt d’aquéu païs ; mai lei mai ancian d‟entre \nosautres\nautres\, aquelei dau viatge
maj \lej\li\ maj a sja  dente \nuzawte\nawte\ \akeli\-lej\ dw \vjade\vjadze\ mai li (\lei\) mai ancian d’entre \nousautre\nautre\,aqueli (\-lei\) dóu viage d‟avans, l‟apelavan d‟un nom latin, persica, valènt a dire la frucha de Pèrsia. dava  lapelavu  dy  nu  lati  persica valnt a dire la \fyt\-ts\ de \psi\-sj\]
d’avans, l’apelavon d’un noum latin, persica, valènt a dire la frucho de Pèrsi(o). [34/35]

  1. NIÇOIS

Graphie normalisée (dite occitane) Après esquasi una luna, fagueriam
[apz eskasi yna lyna, fagejan Graphie d’inspiration mistralienne Après esquasi una luna, faguerian escala en una illa. Lo pòrt \s‟apelava\si diia\ Famagosta. Li pogueriam embarcar eskala en yn ila lu pte \sapelava\si diia\ famagusta li pugeian embaka escala en una ila. Lou port \s’apelava\si diía\ Famagousta. Li pouguerian embarcà d‟aiga lena, de carn e de frucha qu‟avia (pas) ren a vèire embai \nòstru\noastru\
dajga lena de ka e de fyta kavia (pa) en a vɛje embaj nwasty
d’aiga lena, de car e de frucha qu’avia (pas) ren a veire embai nouostru
poms e „mbai \nòstru\noastru\ purús. La pèu n‟èra coma de velós e la carn n‟èra
pum e mbai nwasty pyy la pw na kuma de velus e la ka na poum e’mbai nouostru peron. La pèu n’èra couma de velous e la car n’èra un pauc filandroa ma agradivament sucrada e aigoa. Non comprenguèri lo nom u  paw filandua ma agadivame  sykad e ajgua nu  kumpe gi lu nu  un pau filandroua ma agradivamen sucrada e aigoua. Non comprenguèri lou nom que li donavan la gènt d‟aqueu país ; ma lu mai ancians d‟entre nautres, aquelu ke li dunavu  la gɛnte dakew pais ma ly maj a sja  dente nawte akely que li dounavon la gent d’aquéu païs ; ma lu mai ancian d’entre nautre aquelu
dau viatge de denant, l‟apelavan d‟un nom latin, persica, valènt a dire la
dw vjade de dena  lapelavu  dy  nu  lati , persica, valent a die la
dóu viage de denant, l’apelavon d’un noum latin, persica, valènt a dire la
frucha de Pèrsia.
fyta de psja.]
frucha de Pèrsia.

  1. GASCON 26

Graphie normalisée (dite occitane) Après quasi ua lua, que hasom
Graphie DIGaM Après quasi ua lua, que hasom
gascon oriental [prs kzi yw lyw ke hzum
gascon occidental [prs kzi yw lyw ke hzum Graphie de L’ Escòla Gaston Febus Après quasi ue lue, que hasoum escala en ua illa. Lo pòrt que s‟\aperava\aperaua\ Famagosta. Qu‟i podom escala en ua illa. Lo pòrt que s’\aperava\aperaua\ Famagosta. Qu’i podom eskl en yw ill lu pr ke s \per\perw\ fmust ki pudum eskl en yw ill lu pr ke s \per\perw\ fmust ki pudum
escale en ue ille. Lou port que s’aperabe Famagouste. Qu’ i poudoum embarcar aiga doça, carn e hruta qui n\avè\auè\ pas arren a \véder\véser\ dab embarcar aiga doça, carn e hruta qui n’\avè\auè\ pas arré a \véder\véser\ dab embrk j dus kr e (h)ryt ki n \\w\ pz re  eze db embrk j dus kr e (h)ryt ki n \\w\ pz re  \e\ez\ db
embarca aigue douce, car e rute qui n’abè pas arré a \béde\bése\ dab [35/36]
las nostas pomas e los nostes perons : la pèth que n‟èra com velós e la carn las \nostas\-es\ pomas e los nostes perons : la pèth que n’èra com velós e la carn lz nusts pumz e luz nustes peru( )s l pt() ke nr kum belus e l kr lz nusts pumz e luz nusts peru( )s l pt(j) ke nr kum belus e l kr
las noùstes poumes e lous noustes peroûs : la pèt que n’ère coum belous e la car

  1. Je dois remercier Jean Lafitte pour ses corrections et suggestions, ainsi que pour la transcription en graphie DIGaM.
n‟èra un chic \hilandrosa\estopuda\ mes agradivament sucrada e
n’èra un chic \hilandrosa\estopuda\ mes agradivament sucrada e
nr y tik \hilndruz\estupy\ mes grimen sykr e
nr y \ik\tjik\ \hilndruz\estupy\ mes grimen sykr e
n’ère û chic \hilandrouse\estoupude\ mes agradibement sucrade e aigassuda(\aigosa).\Ne\(No)\ comprengoi pas lo nom que‟u \davan\dauan\ la gent aigassuda(\aigosa\). \Ne\(No)\ comprengoi pas lo nom que’u \dàvann\dàuann\ la gent
jsy (\juz\) (nu) kumprenguj pz lu num ku \n\wn\ l en
jsy (\juz\) ne kumprenguj pz lu num ku \n\wn\ l jen aygassude(\aygouse\). Ne coumprengouy pas lou noum que’u dàben la gen d‟aqueth país ; mes los mes ancians d‟enter \nosautes\nosaus\, los deu viatge d’aqueth país ; mes los mes ancians d’enter \nosautes\nosaus\, los deu viadge dket() pis mez luz mez nsj( )z dente \nuzwtes\nuzws\ luz du bjde dket(j) pis mez luz mez nsj( )z dent \nuzwts\nuzws\ luz du bjdj d’aquet païs mes lous mes anciâs d’enter \nousautes\nousaus\ lous dou biàdje d‟\abans\auans\ , que l‟\aperavan\-auan\ d‟un nom latin, persica, valent a díser : d’\avantz\auantz\ que l’\aperàvann\-àuann\ d’un nom latin, persica, valent a díser :
\ns\wns\ ke \lpern\-wn\ dy num lti(  ) persica blen(t)  dize
\ns\wns\ ke \lpern\-wn\ dy num lti(  ) persica blen(t)  diz dabans que l’aperàben d’û noum latî, persica, balen a dìse : la hruta de Pèrsia.
la hruta de Pèrsia.
l (h)ryt e prsj]
l (h)ryt e \prsj\prsi\]
la rute de Pèrsi(e).

  1. ALPIN DE LA VALLEE D‟OULX (Italie)
Parler de Chaumont (Chiomonte), province de Turin

Graphie normalisée (dite occitane) Après viament una luna, nos l-avem fait
[prej jm un lyn nu lv fjteschara dins una illa. Le pòrt aul se mandava Famago·sta. Nos l-avem pogú eja di z yn ill l pr us mndav fmgust nu lv pugy
embarcar-lhi d‟aiga doça, de vianda e de fruta qu‟il aiá pas ren a veir avei (\bo\)27
brkai djg dus d vid e d frytt kil ej pa r  vj vj (\bu\)
nòstris poms e nòstris purús. La lòra pèl il era comà de velós e la lòra charn il era
ntri pu e ntri pyy l l pl il ej kmad vlu e l l ar il ej [36/37]
un pauc fierandrosa, mas sucraa e aigosa que l‟era un plaser. A l-ai pas comprés y pw fjedruz ma sykra e ejguz k lej y plzej  lj pa kumprej le nom que la gent de „quel país ilh lhe donavan ; mas los plus ancians de
l nu k la  de ke pi i l dunav ma lu pluz sj d nosautris, quelos dau voiatge de dirant, ilh lhe disiàn un nom latin, persica, nuzawtri kelu du vujae d di i l dizj y nu lati , persica, ce que la l dire : la fruta de rsia.
sak la v die l frytt d prsj]


  1. avei [avj] (fr. avec), forme d‟origine francoprovençale, est employé uniquement à Chaumont et à Exilles ; dans les autres communes de la vallée d‟Oulx on emploie bo [bu] ou abo [abu].


    https://www.locongres.org/fr/applications/fonoc/fonoc-credits-et-remerciements